Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 30.djvu/17

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inexpugnables, et les hérésies immorales ou anti-chrétiennes frappées d’interdiction absolue, le culte païen enfin restreint aux cérémonies publiques, les mystères prohibés, les temples les plus fameux ruinés et démolis, — voilà ce qu’on vit s’opérer dans l’empire d’Orient, d’année en année, à partir de 388, et sous l’influence toujours croissante du nouveau ministre. La révolution pourtant ne s’accomplissait pas sans réclamations ni violences. Des émeutes répondirent souvent aux mesures du pouvoir, et les ariens, en 388, voulant brûler la maison de Nectaire, évêque catholique de Constantinople, mirent le feu à la ville. En dépit de ces désordres, l’unité s’établissait, et elle finit par triompher. Théodose, entraîné à la poursuite d’un grand but, ne voulait voir dans son ministre qu’une utilité démontrée par le succès, et involontairement il fermait les yeux sur tout le reste.

Rufin, devenu tout-puissant et participant pour ainsi dire de l’inviolabilité impériale, foula aux pieds toute considération de justice et d’honneur. Il n’y eut plus de sûreté pour quiconque s’était montré son ennemi ou possédait quelque bien digne d’être convoité, car la soif de l’or se développait en même temps que l’esprit de vengeance dans le cœur du parvenu. On vit donc disparaître l’un après l’autre, par des coups imprévus, tous ceux qui l’avaient offensé ou s’étaient opposés à sa fortune, quel que fût d’ailleurs leur crédit et leur rang, et dans les exécutions de sa colère la victime ne périssait jamais seule ; le père entraînait avec lui ses fils, le mari sa femme. En 391, Rufin fait enlever en pleine guerre, par un parti ennemi, le maître des milices Promotus, qui s’était laissé emporter jusqu’à le frapper au visage, et le fait massacrer. En 392, il attaque le préfet du prétoire Tatien, qui lui portait ombrage; il l’accuse de péculat, le juge lui-même, le bannit, et fait décapiter son fils sous ses yeux. Quand il ne jugeait pas lui-même, il avait des juges à sa dévotion; il composait les tribunaux d’hommes pervers qui partageaient avec lui les dépouilles des condamnés. Il les tirait souvent de la dernière classe du peuple. L’histoire cite un de ses favoris qui avait été valet de taverne, valet infime employé à laver les bancs et à balayer le pavé, et qui se pavanait maintenant sous la robe prétexte, l’anneau de chevalier au doigt. A l’aide de ces misérables, il battait monnaie de confiscations et d’amendes sur tous les points de l’Orient. Biens des riches, biens des pauvres, biens des villes et même du fisc impérial, il prenait tout : aux uns il arrachait leur patrimoine par des procès injustes, aux autres il l’extorquait par la menace. Les donations et les testamens pleuvaient dans ses mains, tandis que les filles ou les veuves de familles opulentes devenaient la proie de ses créatures. Si par hasard quelque révélation soudaine venant à éclater compromettait son crédit, Rufin l’étouffait sous une pluie d’or :