Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/113

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travaux qu’on leur commandera. Mille d’entre eux fuient devant trois des nôtres. Si vos altesses m’ordonnaient de les emmener ou de les asservir ici, rien ne s’y opposerait ; il suffirait de cinquante hommes (14 octobre et 16 décembre 1492). »

Tout à l’heure reviendra d’Europe l’arrêt général de ce peuple. Ils sont les serfs de l’or, tous employés à le chercher, tous soumis aux travaux forcés. Lui-même nous apprend que, douze ans après, les six septièmes de la population ont disparu, et Herrera ajoute qu’en vingt-cinq ans elle tomba d’un million d’âmes à quatorze mille.

Ce qui suit, on le sait. Le mineur, le planteur, exterminèrent un monde, le repeuplant sans cesse aux dépens du sang noir. Et qu’est-il arrivé ? Le noir seul a vécu et vit dans les terres basses et chaudes, immensément fécondes. L’Amérique lui restera. L’Europe a fait précisément l’envers de ce qu’elle a voulu. Son impuissance coloniale a éclaté partout. L’aventurier français n’a pas vécu ; il venait sans famille, et apportait ses vices, fondait dans la masse barbare, au lieu de la civiliser. L’Anglais, sauf deux pays tempérés où il a passé en masse, ne vit pas davantage au-delà des mers ; l’Inde ne saura pas dans un siècle qu’il y vécut. Le missionnaire protestant, catholique, a-t-il eu quelque influence ? a-t-il fait un chrétien ? « Pas un, » me disait Bumouf, si bien informé. Il y a entre eux et nous trente siècles, trente religions. Si l’on veut forcer leur cerveau, il advient ce que M. de Humboldt observa dans les villages américains qu’on appelle encore les missions : ayant perdu la sève indigène sans rien prendre de nous, vivans de corps et morts d’esprit, stériles, inutiles à jamais, ils restent de grands enfans, hébétés, idiots.

Nos voyages de savans, qui font tant d’honneur aux modernes, le contact de l’Europe civilisée qui va partout, ont-ils profité aux sauvages ? Je ne le vois pas. Pendant que les races héroïques de l’Amérique du Nord périssent de faim et de misère, les races molles et douces de l’Océanie fondent, à la honte de nos navigateurs, qui là, au bout du monde, jettent le masque de décence, ne se contraignent plus : populations amiables et faibles, où Bougainville trouva l’excès de l’abandon, où les marchands apôtres de l’Angleterre gagnent de l’argent et peu d’âmes ; elles s’écoulent, misérablement dévorées de nos vices, de nos maladies.

La longue côte de Sibérie avait naguère des habitans. Sous ce climat si dur, des nomades vivaient, chassant les animaux à fourrures précieuses qui les nourrissaient et les couvraient ; La police russe les a forcés de se fixer et de se faire agriculteurs là où la culture est impossible. Donc ils meurent, et plus d’hommes ! D’autre