Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/114

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part, le commerce, insatiable et imprévoyant, n’épargnant pas la bête à ses saisons d’amour, l’a également exterminée. Solitude aujourd’hui, parfaite solitude, sur une côte de mille lieues de long ! Que le vent siffle, que la mer gèle, que l’aurore boréale transfigure la longue nuit : la nature aujourd’hui n’a plus de témoin qu’elle-même.

Le premier soin dans les voyages arctiques du Groenland aurait dû être de former à tout prix une bonne amitié avec les Esquimaux, d’adoucir leurs misères, d’adopter leurs enfans, d’en élever en Europe, de faire au milieu d’eux des colonies, des écoles de découvreurs. On voit dans John Ross et partout qu’ils sont intelligens, et très vite acceptent les arts de l’Europe. Des mariages se seraient faits entre leurs filles et nos marins ; une population mixte serait née, à laquelle ce continent du nord aurait appartenu. C’était le vrai moyen de trouver aisément, de régulariser le passage qu’on désirait tant. Il y fallait trente ans ; on en a mis trois cents, et il se trouve qu’on n’a rien fait, parce qu’en effrayant ces pauvres sauvages qui vont au nord et meurent, on a brisé définitivement l'homme du lieu et le génie du lieu ! Qu’importe d’avoir vu ce désert, s’il devient à jamais inhabitable et impossible ?

On peut juger que si l’homme a ainsi traité l’homme, il n’a pas été plus clément ni meilleur pour les animaux. Des espèces les plus douces, il a fait d’horribles carnages, les a ensauvagées et barbarisées pour toujours. Les anciennes relations s’accordent à dire qu’à nos premières approches ils ne montraient que confiance et curiosité sympathique. On passait à travers les familles paisibles des lamantins et des phoques, qui laissaient approcher. Les pingouins, les manchots suivaient le voyageur, profitaient du foyer, et la nuit venaient se glisser sous l’habit des matelots.

Nos pères supposaient volontiers, et non sans vraisemblance, que les animaux sentent comme nous. Les Flamands attiraient l’alose par un bruit de clochettes, Quand on faisait de la musique sur les barques, on ne manquait pas de voir venir la baleine ; la jubarte spécialement se plaisait avec les hommes, venait tout autour jouer et folâtrer.

Ce que les animaux avaient de meilleur, et ce qu’on a presque détruit à force de persécutions, c’était le mariage. Isolés, fugitifs, ils n’ont que l’amour passager, sont tombés à l’état d’un misérable célibat, qui de plus en plus est stérile… Ne riez pas ! Le mariage fixe, réel, c’est la vie de nature qui se trouvait presque chez tous. Le mariage monogamique fidèle et jusqu’à la mort existe chez le chevreuil, chez la pie, le pigeon, l'inséparable (espèce de joli perroquet), chez le courageux kamichi, etc. Pour les autres oiseaux, il