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uniformité dans les discours qui se prononcent et les livres qui se publient au sud de la Chesapeake et de l’Ohio.


I

Jadis les hommes du sud admettaient que l’esclavage est un mal ; ils déploraient l’origine de leurs richesses, et formulaient le désir que cette funeste institution léguée par leurs ancêtres fût enfin abolie. Pendant les débats engagés au sujet de la constitution fédérale après l’heureuse issue de la guerre de l’indépendance, Mason, lui-même propriétaire de nègres, tonnait contre l’esclavage, aux applaudissemens des planteurs ses collègues, « Chaque maître d’esclaves est né tyran ! » s’écriait-il. Plus tard, Jefferson, autre planteur de la Virginie, ajoutait : « L’esclavage ne peut exister qu’à la condition d’un despotisme incessant de la part du maître, d’une soumission dégradante de la part de l’opprimé. L’homme qui ne se déprave pas sous l’influence funeste de l’esclavage est vraiment un prodige ! » En 1831 et 1832, la législature de la Virginie, qui depuis a montré, dans l’affaire de John Brown, à quelles violences les intérêts menacés peuvent recourir, proposa l’abolition graduelle de l’esclavage et discuta longuement les moyens d’obtenir ce résultat si désirable. À cette époque, sur trente-six sociétés abolitionistes qui existaient dans les États-Unis, vingt-huit étaient composées de propriétaires d’esclaves.

De nos jours, les planteurs, éclairés par la haine et par la peur, retirent leurs aveux d’autrefois. L’esclavage ne leur semble plus un mal nécessaire ; c’est un bien, un avantage inappréciable, un vrai bonheur pour l’esclave lui-même, pour toute la race nègre, pour la religion, la morale et la propriété, pour l’ensemble des sociétés humaines. « Nous n’avons plus aucun doute sur nos droits, aucun scrupule à les affirmer, s’écrie le sénateur Hammond. Il fut un temps où nous avions encore des doutes et des scrupules. Nos ancêtres s’opposèrent à l’introduction de l’esclavage dans ce pays et léguèrent leur répugnance à leurs enfans. L’enthousiasme de la liberté, excité par nos glorieuses guerres d’indépendance, accrut encore cette aversion, et tous s’accordèrent à désirer l’abolition de l’esclavage ; mais, lorsque l’agitation abolitioniste commença dans le nord, nous avons été obligés d’examiner la question sous toutes ses faces, et le résultat de notre étude a été pour nous la conviction unanime que nous ne violons aucune loi divine en possédant des esclaves. Grâce aux abolitionistes, notre conscience est parfaitement tranquille sur ce grave sujet, notre résolution est calme et ferme. Oui, l’esclavage n’est pas seulement un fait nécessaire et inexorable, mais aussi une