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institution morale et humaine, produisant les plus grands avantages politiques et sociaux ! » Calhoun, le célèbre chef de file de tous les hommes d’état esclavagistes, est le premier qui ait osé se débarrasser de ce vain bagage des remords et affirmer la pureté de sa conscience au sujet de la possession de l’homme par l’homme. « L’esclavage, dit-il, est la base la plus sûre et la plus stable des institutions libres dans le monde. » Un de ses élèves, M. Brown, prétend que « l’esclavage est une grande bénédiction morale, sociale et politique, une bénédiction à la fois pour le maître et pour l’esclave. » D’autres sénateurs, encore plus lyriques, nous apprennent que « l’institution de l’esclavage ennoblit le maître et le serviteur ! »

Ces affirmations si tranchantes ne suffisent pas pour démontrer la légitimité de l’esclavage, il faut aussi donner des preuves à l’appui. Les planteurs se hâtent de les fournir. Sentant tout d’abord le besoin d’établir sur une base solide l’origine de leur domination, ils invoquent les théories inventées pour justifier la propriété en général. En effet, de même que le sol appartient au premier occupant et à sa descendance, de même l’homme appartient avec toute sa race à son premier vainqueur. Quand même la victoire serait le résultat d’un crime, la prescription ne tarde pas à transformer le mal en bien, et, par le cours des années, l’homme volé à lui-même devient graduellement propriété légitime. Une longue suite d’héritages, d’achats et de ventés a constaté la validité des titres possédés par le planteur, et maintenant des hommes déloyaux pourraient seuls lui contester son droit. « Le propriétaire d’esclaves, dit un arrêt de la cour suprême de la Géorgie, possède son nègre comme un immeuble ; il le tient directement de ses ancêtres ou du négrier, de même que celui-ci le tenait du chasseur de nègres. »

Après avoir établi que la possession des nègres est suffisamment justifiée par l’hérédité, les défenseurs de l’esclavage cherchent à prouver que les noirs ont été créés pour la servitude. D’après ces théoriciens, les faits implacables de l’histoire prononcent sans appel. Partout où les Africains se sont trouvés en contact avec d’autres races, ils ont été asservis ; leur histoire se confond avec celle de l’esclavage, auquel ils sont évidemment prédestinés. Ils ne se révoltent pas sous la tyrannie comme l’Indien, ils rampent devant le maître qui les frappe, ils se font petits pour éviter l’insulte, ils flattent celui dont ils ont peur. Toutes les lâchetés que la position d’esclaves impose aux nègres leur sont reprochées comme si elles étaient spontanées. L’avilissement des serviteurs semble établir le droit des maîtres, et le crime même des oppresseurs est mis sur le compte des opprimés. Et puis l’Africain n’est-il pas incapable de se gouverner