Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/125

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


lui-même, insouciant, superficiel ? C’est un enfant sans volonté, n’ayant que des caprices et des appétits ; il doit être nécessairement mis en tutelle. Il a besoin d’un père, ou bien, à défaut de père, d’un commandeur armé du fouet. Pour le civiliser, il faut le rendre esclave.

Aux yeux des hommes vulgaires et ignorans qui se contentent de l’apparence, la couleur de la peau suffit à elle seule pour établir la condamnation de la race nègre à une éternelle servitude. D’après les esclavagistes, les grosses lèvres, les cheveux crépus, l’angle facial déprimé du noir, sont autant de signes d’une infériorité physique relativement au blanc, et suffisent pour constituer une différence spécifique. Pour eux, les blancs et les nègres sont des espèces complètement distinctes, et ne peuvent se mélanger d’une manière permanente. Rejetant les faits innombrables offerts par l’Amérique espagnole, où quinze millions d’hommes appartiennent plus ou moins à la race mêlée, les défenseurs de l’esclavage préfèrent s’appuyer sur quelques statistiques produites par des médecins yankees, grands détracteurs de l’espèce africaine. Si le résultat de ces recherches était conformé à la vérité, le mulâtre vivrait en moyenne beaucoup moins longtemps que le noir ou le blanc, il serait miné par des maladies chroniques, les femmes de sang mêlé allaiteraient mal leurs enfans, et la plupart des nourrissons périraient quelque temps après leur naissance. Les mariages conclus entre mulâtres seraient rarement prolifiques, en sorte que fatalement la race hybride serait condamnée à périr, absorbée par les types primitifs. À ces résultats statistiques, obtenus dans un pays où l’aversion générale crée aux hommes de couleur une position tout exceptionnelle, on peut opposer les résultats contraires qui se produisent dans les contrées où règne la liberté. Et quand même une race hybride ne pourrait se former, quand même les blancs et les noirs seraient des espèces complètement irréductibles, la différence de couleur et d’origine doit-elle nécessairement produire la haine et l’injustice ? La distinction des races change-t-elle le mal en bien et le bien en mal, ainsi que le prétendent les propriétaires d’esclaves ?

Ceux-ci ne peuvent avoir qu’une seule raison de haïr leurs nègres : le mal qu’ils leur font en leur ravissant la liberté. Autrefois, lorsque les esclaves blancs étaient un article de pacotille, lorsqu’on les achetait en Angleterre et en Allemagne pour les revendre en Amérique aux enchères, lorsque de vraies foires d’hommes se tenaient sur les vaisseaux arrivés d’Europe, lorsque les Écossais faits prisonniers à la bataille de Dumbar, les royalistes vaincus à Worcester, les chefs de l’insurrection de Penraddoc, les catholiques d’Irlande et les monmouthistes d’Angleterre étaient vendus au plus