Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/136

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le rappel des lois qui abolissent la traite, ils réclament le droit inaliénable des citoyens libres de pouvoir voler des noirs par milliers sur les côtes d’Afrique, pour les faire travailler dans les marais fiévreux des Carolines et de la Floride. Plusieurs fois les législateurs de la Caroline du sud et des états limitrophes ont demandé que les nègres capturés sur les navires négriers par les croiseurs américains fussent vendus comme esclaves, et déjà en 1858 les officiers fédéraux ont été obligés de faire pointer les canons d’un fort sur la populace de Charleston pour sauver une cargaison de noirs délivrés.

En fait, la traite des nègres, officiellement abolie en 1808 malgré l’opposition du Massachusetts et de quelques autres états, est rétablie, et s’exerce avec le même accompagnement d’horreurs qu’autrefois. Des armateurs de Boston, de New-York, de Charleston, de la Nouvelle-Orléans, fondent des sociétés par actions de 1,000 dollars chacune, et font appel aux capitaux, comme ils le feraient pour une entreprise commerciale ordinaire. La perspective d’un bénéfice considérable attire un grand nombre de bailleurs de fonds, et bientôt de magnifiques navires, dont la destination n’est un mystère pour personne, mais qui sont munis de papiers parfaitement en règle, quittent le port et cinglent vers La Havane, où ils prennent leur provision d’eau, — du rhum et des fusils pour commercer avec les marchands de nègres, — des ceps et des menottes pour amarrer leur cargaison future. D’avance la compagnie expédie sur les côtes de Guinée ou de Mozambique des agens chargés d’acheter des esclaves et de signaler aux négriers la présence des croiseurs par de grands feux allumés sur la plage ; quelquefois aussi elle envoie à la côte d’Afrique de petits navires pourvus des provisions nécessaires. Les bâtimens de la compagnie, souples et légers clippers qui volent comme des oiseaux devant la brise, mouillent à l’endroit convenu, embarquent les hommes troqués, contre quelques barriques d’eau-de-vie, et remettent aussitôt le cap sur l’île de Cuba, où des autorités complices vérifient les marchandises et visent les papiers du capitaine. Si les navires, malgré leur agilité, ne peuvent échapper à la poursuite des frégates anglaises, il leur reste toujours la suprême ressource de hisser l’inviolable drapeau américain. Se mettant ainsi sous la protection de la glorieuse république, ils peuvent être sûrs d’être épargnés, et quand même ils seraient menés dans un port des États-Unis, à Norfolk ou à New-York, ils n’ignorent point que la complicité morale et les temporisations de leurs juges les rendront bientôt à la liberté.

Les profits d’un pareil commerce sont énormes. Autrefois, lorsqu’un seul navire sur trois échappait, aux croiseurs, le négrier réalisait