Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/165

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Ces définitions et un grand nombre d’autres que nous pourrions rappeler ont cela de commun qu’elles affirment la ressemblance des individus de même espèce sans aucune restriction. D’autres font sur ce point des réserves plus ou moins explicites. Ainsi, pour Lamarck, « l’espèce est une collection d’individus semblables que la génération perpétue dans le même état tant que les circonstances de leur situation ne changent pas assez pour faire varier leurs habitudes, leur caractère et leur forme. » — M. Isidore Geoffroy définit l’espèce « une collection ou une suite d’individus caractérisés par un ensemble de traits distinctifs dont la transmission est naturelle, régulière et indéfinie dans l’ordre actuel des choses. » — Enfin, pour M. Chevreul, « l’espèce comprend tous les individus issus d’un même père et d’une même mère : ces individus leur ressemblent autant qu’il est possible relativement aux individus des autres espèces ; ils sont donc caractérisés par la similitude d’un certain ensemble de rapports mutuels existant entre des organes de même nom, et les différences qui sont hors de ces rapports constituent des variétés en général. »

Les naturalistes que nous venons de citer sont incontestablement ceux qui, à divers titres, jouissent dans la science de l’autorité la plus grande et la plus méritée. Ils appartiennent à des branches diverses de l’histoire naturelle et à des écoles qui ont parfois lutté avec plus que de l’énergie l’une contre l’autre. Et cependant on voit qu’au fond les idées qu’ils se sont faites de l'espèce se ressemblent beaucoup. Les légères différences que présentent ces définitions ne portent guère que sur un point, très important il est vrai, et qu’il nous faut indiquer ici. Remontons à Linné et à Buffon. Tous deux, abordant sérieusement l’étude de l’espèce et y rattachant l’idée de filiation, furent conduits à poser ces questions si graves : les individus dont l’ensemble constitue une espèce demeurent-ils indéfiniment semblables entre eux et avec leurs premiers parens ? ou bien peuvent-ils revêtir des caractères qui les éloignent les uns des autres au point que le naturaliste ne puisse plus reconnaître la parenté ? Le nombre des séries spécifiques a-t-il été fixé dès l’origine, et s’il peut diminuer par l’extinction de quelques-unes d’entre elles, peut-il s’accroître en revanche grâce à certaines modifications éprouvées par des individus servant de point de départ à de nouvelles séries ? En d’autres termes, l’espèce est-elle fixe, ou est-elle variable ?

M. Isidore Geoffroy a fort bien démontré, par des citations empruntées aux écrits de Linné et de Buffon, que ces grands législateurs des sciences naturelles ont eu les mêmes hésitations quand ils ont cherché à résoudre ce difficile problème, et que tous deux avaient professé tour à tour des doctrines opposées. Au début et