Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/169

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M. Chevreul dans son beau rapport sur l'Ampélographie du comte Odart. Après s’être formellement prononcé pour la permanence des types qui constituent les espèces sous l’empire des conditions actuelles, ce savant ajoute : « Si l’opinion de la mutabilité des espèces, dans les circonstances différentes de celles où nous vivons, n’est point absurde à nos yeux, l’admettre en fait pour en tirer des conséquences, c’est s’éloigner de la méthode expérimentale, qui ne permettra jamais d’ériger en principe la simple conjecture. » Dans l’état actuel de nos connaissances, telles sont aussi, sur la question dont il s’agit, nos convictions bien arrêtées. En conséquence, nos études porteront exclusivement sur les temps géologiques les plus rapprochés de nous. Là seulement nous rencontrerons les faits qui se passent sous nos yeux, les résultats vraiment comparables d’expériences séculaires, et nous pourrons conclure en connaissance de cause. Toutefois, en restant ainsi sur le terrain de la science positive, nous n’entendons nullement blâmer outre mesure ceux qui sont allés, ceux qui vont encore au-delà. Ces spéculations hardies ont aussi leur valeur : elles ouvrent parfois des voies nouvelles et préparent ainsi l’avenir ; mais pour qu’elles aient une utilité réelle, pour qu’elles ne nous égarent pas, il faut les prendre pour ce qu’elles sont et ne pas les accepter avant le temps comme des vérités démontrées.

Telles sont les idées générales professées jusqu’à ce jour par les maîtres de la science relativement à l’espèce ; mais ce n’est point assez de les avoir exposées rapidement : il faut signaler dès à présent un fait bien digne d’attention. On a pu remarquer que les diverses écoles de naturalistes diffèrent parfois considérablement en théorie ; il n’en est que plus remarquable de les voir dans la pratique agir comme si leurs principes étaient identiques. Aussitôt qu’ils abandonnent le champ des généralités pour en arriver aux applications, les disciples de Lamarck ne se distinguent guère de ceux de Cuvier, et la réciproque est tout aussi vraie. En agissant ainsi, ils ne font du reste qu’imiter leurs chefs eux-mêmes. Lamarck, partisan de la variabilité indéfinie, n’en a pas moins consacré la majeure partie de sa vie à des travaux de détermination d’espèces, qui lui valurent le surnom, — exagéré, il est vrai, — de Linné français. Cuvier, qui proclamait si haut l’invariabilité, n’en reconnut pas moins des races très différentes dans plusieurs espèces animales, et alla bien plus loin encore quand il admit que des espèces distinctes peuvent concourir à la formation d’une race mixte. Blainville aussi n’a jamais hésité à rapporter à un type spécifique unique des animaux d’apparence fort peu semblable. Pressées par l’évidence, les deux écoles extrêmes sont donc ramenées en fait à une sorte de juste-milieu toutes les fois qu’elles soumettent leurs doctrines absolues à l’épreuve