Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/184

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j’entendis l’inconnu m’interpeller en fort bon français, puis, en s’excusant de son indiscrétion, me prier de lui donner une place à côté de moi jusqu’à la prochaine station, où il trouverait sans doute les moyens de remplacer sa chaise de poste, culbutée à quelque distance dans les ornières d’un chemin de traverse. Le pur accent gaulois avec lequel ce discours m’était adressé m’indiquait assez que j’avais devant moi un compatriote ; aussi n’eut-il pas besoin de réitérer sa demande. Au bout de quelques secondes, le voyageur était installé dans la voiture, et le cheval reprenait sa course interrompue par cette rencontre singulière. Je pus alors examiner avec plus de loisir mon nouveau compagnon, et reconnus un homme d’une trentaine d’années, de taille élancée, aux cheveux blonds et rares, dont les traits réguliers n’eussent point manqué de charme sans l’expression étrange de deux grands yeux bleus qui tantôt roulaient dans leurs orbites d’un mouvement convulsif, tantôt s’arrêtaient sur moi avec une fixité singulière. J’eus bientôt l’explication de ces regards de maniaque. L’inconnu, dont les formes courtoises ne se démentaient d’ailleurs pas en me remerciant avec effusion de mon obligeance, ajouta d’un air fort préoccupé qu’il devait être à Paris le surlendemain pour débuter à l’Opéra dans Robert le Diable, rôle de Robert, sous peine d’avoir à payer une amende de cent mille francs au célèbre directeur, M. V… Puis, pour joindre sans doute une preuve à l’appui de cette assertion, mon voisin entonna d’une assez jolie voix de ténor l’air populaire : Oui, l’or est une chimère… Il n’y avait pas à en douter, j’avais donné asile à un lunatique de la plus grosse espèce, car l’inconnu n’interrompit ses chants que pour m’entretenir de ses succès récemment obtenus sur le théâtre de Covent-Garden malgré les intrigues de Rubini, de Mario et de Mme Pasta ! Je te fais grâce de toutes les absurdités qui pendant la dernière heure de la route sortirent de ce pauvre cerveau fêlé. À peine arrivé au dawk bungalow de la station de Futtehgur, je n’avais rien de mieux à faire, je le compris, que de confier mon compagnon improvisé à la garde des serviteurs de l’établissement, et d’aller moi-même, malgré l’accablante chaleur du soleil de midi, réclamer en sa faveur les soins du médecin de la station. Heureusement je rencontrai dans le docteur James un de ces praticiens dont la science s’honore, et qui mettent au service de l’humanité, avec des talens éprouvés, un cœur plein de dévouement. Sans plus tarder, nous prîmes de compagnie le chemin du bungalow. Lorsque nous entrâmes dans la chambre du malade, quoique son état se fût singulièrement modifié, le docteur n’eut pas de peine à reconnaître les symptômes d’une attaque de delirium tremens qu’il attribua immédiatement à l’absorption d’une forte dose de laudanum. L’excitation nerveuse à laquelle le malade était en proie pendant la route avait