Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/196

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— Depuis deux ans que je connais Madeleine, lui donner mon nom, l’associer à mon sort, a été le rêve et le but de ma vie. Célibataire obstiné jusque-là, je me suis immédiatement senti au cœur de profondes aspirations de félicité intime, de bonheur domestique. Dans nos longues soirées du tillac, si vous m’ayez souvent vu pensif et distrait, c’est que j’étais livré tout entier à des rêves de bonheur, au doux souvenir de cette femme qui tient entre ses mains ma destinée. Depuis longtemps déjà, j’aurais adressé mes vœux à Madeleine, si je n’avais pas craint qu’un refus vînt détruire l’édifice de bonheur que j’ai si soigneusement élevé… Et puis m’appartient-il à moi, galant homme comme je me pique de l’être, de porter le trouble dans le cœur de cette femme, qui a trouvé auprès des miens, après de terribles orages, le repos, sinon le bonheur ? Si je n’ai pas sondé tout le mystère qui entoure la destinée de Madeleine, je sais cependant, à n’en pas douter, que des malheurs immenses et immérités ont déjà courbé cette jeune et innocente tête.

Cette tirade passionnée et romanesque commençait à me donner à craindre que mon candide Hollandais ne se fût énamouré de quelque adroite aventurière, comme de raison incomprise, innocente, malheureuse et persécutée, lorsqu’un aide-de-camp vint me prévenir que le gouverneur-général était prêt à me recevoir, et, m’habillant sans plus tarder, je me rendis à l’audience qui m’était accordée.

L’étiquette de Buitenzorg laisse toute indépendance aux visiteurs, et je ne revis mes aimables hôtes qu’à l’heure du dîner. Mon temps au reste avait été on ne peut mieux employé. En compagnie d’Hendrik et d’un aide-de-camp dont je ne saurais sans ingratitude oublier les prévenances, j’avais fait sur un des poneys du gouverneur-général la plus ravissante promenade dans les environs de Buitenzorg. Vers sept heures, autour d’une table magnifiquement servie, se trouvait réunie, dans la belle salle à manger du palais, une nombreuse compagnie d’Européens, émaillée çà et là de Chinois et de Malais, car les Malais, moins rétifs que les naturels de l’Inde aux influences de la civilisation, n’hésitent pas à partager avec leurs maîtres le pain et le sel. Il y avait là le régent de Buitenzorg, homme d’une cinquantaine d’années, au visage olivâtre, aux traits déprimés, veste de velours brodée d’or au collet, madras sur la tête, kris richement monté à la ceinture, pagne de soie multicolore capricieusement enroulé, autour d’un pantalon blanc, bottes vernies. J’étais placé à table à la droite de madame la régente ; quoiqu’elle eût à peine vingt-cinq ans, ses traits flétris frisaient de bien près la décrépitude, et deux grands yeux noirs pleins de feu attestaient seuls les charmes de sa jeunesse évanouie. La dame malaise était vêtue d’une robe de soie ponceau ; ses oreilles, ses cheveux, ses bras, resplendissaient de pierreries. La pauvre femme semblait fort