Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/195

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un certain Trufiano, sorte d’original qui se dit général au service du maharajah Nanah-Sahib, et s’est imposé depuis plus de quinze jours, avec le plus grand sans-gêne, à notre hospitalité. Avez-vous entendu parler, dans le cours de vos pérégrinations indiennes, de ce personnage, dont les manières ne nous plaisent que médiocrement ?

— En aucune façon, répliquai-je, et si je connais il signor Trufiano, c’est pour l’avoir rencontré à ma visite aux maisons de jeu chinoises, où il s’est présenté à moi avec un incroyable aplomb. À première vue je dois avouer que je partage entièrement les sentimens de défiance que vous inspire ce farouche guerrier.

— Quelques jours après le départ de mon frère pour Sumatra, interrompit Hendrik, cet étranger est tombé on ne sait d’où à Tjikayong, où il a été accueilli cordialement, comme nous accueillons tous les visiteurs. Depuis lors, soit que la cuisine lui ait paru agréable, la cave bien choisie, soit qu’il ait trouvé l’air salutaire, il nous a été impossible de nous débarrasser de cet hôte importun. La chose tirerait peu à conséquence, si cet Italien, peut-être un jettatore, n’avait mis en déroute la maison où il commande en maître. De plus, ce malotru affecte envers Madeleine des airs de familiarité protectrice qui lui font incessamment monter le rouge au visage. Jamais je n’ai vu cette pauvre exilée aussi triste et préoccupée que ces derniers temps, et avant-hier, en me disant adieu, sa main tremblait dans la mienne, de grosses larmes roulaient dans ses yeux, si bien que je me suis moi-même senti tout ému, ajouta candidement le loup de mer.

Le sourire involontaire avec lequel j’accueillis ce naïf aveu n’échappa point à mon interlocuteur, et il poursuivit vivement après une pause :

— Je viens de vous livrer le secret de mon cœur ; mais vous êtes Français, homme du monde : il y a déjà longtemps que vous l’aviez deviné. Eh bien ! oui, mon cher Roger, je suis amoureux… Nous avons navigué ensemble ; trois mois de mer valent presque une intimité de vingt ans, et je n’abuse pas du privilège des vieux amis en vous prenant pour confident de mes dernières amours. Autrefois, aux beaux jours de la jeunesse, ce rôle, cette corvée, devrais-je dire, était réservé au digne Fritz. Fidèle et patient camarade, combien de fois n’a-t-il pas dû prêter l’oreille à mes confidences amoureuses, alors que mon cœur de vingt ans nourrissait une folle passion pour la pauvre Katharina, une modiste d’Amsterdam, qui avait des yeux semblables à ceux des poissons et des cheveux couleur de toile à voile !

Mon visage disait sans doute au digne marin combien je me sentais fier d’être le dépositaire des secrets de son cœur, et il poursuivit d’une voix profondément émue :