Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/199

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Madeleine était évidemment préoccupée : quelques phrases banales et la promesse d’une contredanse, c’est tout ce qu’elle daigna accorder à une série de complimens fort bien tournés, comme je me pique encore de les savoir faire ; mais pouvais-je attacher grande importance à cette apparente indifférence ? Il est fort à présumer que mon nom n’a jamais été prononcé devant ta jeune parente, et l’eût-il même été, comment exiger qu’à première vue, au milieu du tumulte d’un bal, par un effort surhumain de mémoire, elle pût comprendre qu’un hasard bienveillant avait amené près d’elle un fidèle Pylade, mon cher Oreste ? Il n’y avait pas d’ailleurs à se méprendre sur les causes de sa mauvaise humeur, et les attentions marquées que lui rendait il signor Trufiano, protecteur et loquace comme à son ordinaire, les petits soins, dis-je, que l’illustre épée prodiguait à Madeleine avec une galanterie surannée, expliquaient assez les sombres nuages dont était chargé son noble front. Le bon Hendrik ne voyait pas la chose d’un meilleur œil, et lorsque le général, tous ses ordres à la boutonnière, fit les honneurs du souper à la reine du bal, j’aperçus mon ami qui, retiré sournoisement dans l’encoignure d’une fenêtre, lançait au couple mal assorti des regards dignes d’Othello.

Le bal ne se termina que fort avant dans la nuit, et je ne revis plus les deux jeunes femmes, qui partirent le lendemain pour regagner la plantation. Comme il ne faut abuser de rien en ce bas monde, même de la plus cordiale hospitalité, Hendrik et moi comptons partir après-demain pour aller faire un séjour de plusieurs semaines à Tjikayong. Je ne saurais toutefois me mettre en route sans te recommander, si jamais un Hollandais te tombe sous la main, de déployer à son intention toutes les voiles de ton amabilité. Songe bien que, quelque aimable pour lui que tu puisses être, tu n’acquitteras jamais la dette d’hospitalité contractée à Buitenzorg par ton vieil et fidèle ami.


ADELEINE DEMÈZE A CLAUDE DE MARNE.

Tjikayong, 22 septembre 1854.

Mes plus tristes pressentimens sont réalisés ? mon lointain exil n’a pu me protéger contre la fatalité de ma destinée ! Il y a environ trois semaines, vers le soir, un domestique vint m’annoncer qu’un voyageur européen demandait l’hospitalité : Anadji et moi, nous nous trouvions à ce moments seules dans la plantation, que M. van, Vliet avait quittée quelques jours auparavant pour se rendre à Sumatra, où l’appelaient des affaires importantes. Ce voyage si plein de contrariétés pour mon patron, qui se faisait une fête de recevoir