Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/285

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âme pleine d’amour et de douleur n’éprouvait pas même le désir de s’épancher en vers. » Pendant ce temps, la comtesse s’arrangeait de manière, à ne plus dépendre de son beau-frère le cardinal. Ce n’était pas pour édifier la ville de Rome par un renoncement absolu aux choses du monde qu’elle avait cherché un refuge dans les états du saint-père ; si elle voulait reconquérir son indépendance, aliénée un instant par calcul autant que par nécessité, il fallait que sa position de fortune lui permit de ne rien devoir ni au comte, ni au cardinal, ni au pape. Ce fut à la reine de France qu’elle s’adressa. Autrichienne de naissance, elle songea naturellement à la fille de cette Marie-Thérèse qui avait été la bienfaitrice de sa jeunesse ; le grand-duc de Toscane, qui l’avait protégée si efficacement contre son mari, n’était-il pas le frère de Marie-Antoinette ? Mille raisons la décidaient à invoquer l’assistance de la jeune reine ; elle parla du fond du cloître, et sa voix fut entendue. Son existence assurée désormais, la comtesse fut plus libre pour demander et plus forte pour obtenir ce que j’appellerai son émancipation ; la tutelle de Pie VI et du cardinal d’York ne pouvait être qu’une ressource de circonstance pour l’amie d’Alfieri. Dès la fin de mars 1781, la comtesse sortait du couvent des ursulines et s’installait provisoirement dans le palais du cardinal, lequel passait presque toute l’année dans son évêché de Frascati. Elle ne devait pas tarder à reprendre sa liberté tout entière. Le 12 mai suivant, Alfieri était auprès d’elle, et à force de sollicitations, de servilités, de petites ruses courtisanesques (c’est lui-même qui parle ainsi), à force de saluer les éminences jusqu’à terre, comme un candidat qui veut se pousser dans la prélature, à force de flatter et de se plier à tout, lui qui jusque-là n’avait jamais su baisser la tête, toléré enfin par les cardinaux, soutenu même par ces prestolets qui se mêlaient à tort et à travers des affaires de la comtesse, il finit par obtenir la grâce d’habiter la même ville que la gentilissima signora, celle qu’il appelle sans cesse la donna mia, lamata donna.

La comtesse demeurait donc chez son beau-frère, dans ce splendide palais de la Cancellaria, construit au XVe siècle par Bramante pour un des neveux de Sixte IV ; Alfieri habitait la villa Strozzi, sur une des sept collines, non loin des thermes de Dioclétien. Le jour, inspiré par le spectacle grandiose qui se déroulait sous ses regards, embrassant dans une immense étendue les ruines de la ville éternelle et les solitudes de la campagne, il se livrait avec enthousiasme à ses travaux poétiques. Le soir, il descendait dans la ville, il allait chercher de nouvelles inspirations auprès de celle qui était pour lui la poésie elle-même, puis il retournait joyeux dans son désert. « Vainement, dit-il, eût-on cherché dans l’enceinte d’une grande ville un séjour plus riant, plus libre, plus champêtre, mieux assorti à mon humeur, à mon caractère, à mes occupations. » Il y passa deux