Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/314

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pour revenir sans doute quand il s’est formé des générations nouvelles chez qui le souvenir du danger à courir n’existe plus. M. de Lacépède s’est demandé si les saumons qui se présentent à Pont-Audemer ne constitueraient pas une espèce particulière d’une taille d’environ un pied : il est plus probable que ce sont des animaux entraînés par l’inexpérience de la jeunesse, et qui, trompés une fois, ne retombent pas dans le piège. Les traits d’un pareil instinct ne sont point rares chez les poissons, et ce n’est pas sans les avoir étudiés qu’un grand poète à dit :

… Credo quia sit divinitus illis
Ingenium.


M. Valenciennes, dans son exploration des côtes de Bretagne, a observé sur le Blavet, plus récemment rendu navigable au moyen de barrages, l’effet qu’on avait vu se reproduire sur la Risle ; le saumon a aussi déserté la rivière, tant la mémoire et l’instinct l’avertissent avec sûreté des obstacles et des dangers de sa route. Il a été chassé du Gouet par les usines étagées sous les yeux des préfets des Côtes-du-Nord. Il est assurément très louable de fabriquer des sabres et des fusils pour mettre à la raison les ennemis de la France ; mais il n’est pas indispensable d’ôter pour cela le morceau de la bouche à des compatriotes. C’est pourtant ce qu’on a fait dans l’établissement sur la Vienne du barrage de la manufacture d’armes de Chatellerault. Le saumon a été ainsi supprimé d’un seul coup dans les départemens de la Vienne, de la Haute-Vienne, et dans celui de la Creuse, dont il était autrefois la fortune.

Le vaste bassin du Rhin n’est guère mieux traité que celui de la Vienne ; mais ici le profit n’est pas perdu pour tout le monde, et la pénurie de ce bassin est l’effet du degré de perfection auquel arrivent les pêcheries hollandaises : elles interceptent si bien les passages de la Meuse, du Rhin, du Leck, de l’Yssel, qu’à peine leur échappe-t-il le nombre de saumons strictement nécessaire pour repeupler le fleuve par leur frai. La différence entre le passé et le présent est facile à constater. Ausone trouvait le saumon en abondance dans la Moselle. Fortunat, qui écrivait au VIe siècle, célèbre les moissons de la plaine et les pampres des coteaux d’Andernach ; mais il met fort au-dessus les pêcheries adjacentes, et il montre le roi Sigebert dirigeant du haut des tours de son château la manœuvre de filets chargés de saumons. J’ai récemment voulue sur son témoignage et sur d’autres moins anciens, vérifier à Andernach quelques faits relatifs à la pêche du saumon ; elle y est presque aussi oubliée que les rois d’Austrasie. Les pêcheries célèbres de Saint-Goar, séparées par une île et exploitées au profit, l’une du roi de Prusse, l’autre du duc de Nassau,