Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/363

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avec une réponse. Je connais mes généraux et leur entourage. Je suis certain qu’ils entendent faire leur devoir, et je ne crains pas qu’ils aient contre mon autorité des projets concertés secrètement. Pourtant je suis véritablement à plaindre. Je n’ai guère auprès de moi que des gens sans éducation saine, sans principes fixes. Les courtisans de ma grand’mère ont tous reçu l’éducation de l’empire, limitée à l’étude du français, des frivolités françaises, des vices français, du jeu surtout. J’ai donc bien peu de gens sur qui je puisse compter fermement. Des instincts ; pas de principes. Je ne dois donc pas céder, si la résistance est possible. Je songerai cependant à ce que vous m’avez dit, » Sa majesté, embrassant de nouveau sir Robert Wilson, le congédia en lui donnant rendez-vous pour le lendemain.

« Eh bien ! monsieur l’ambassadeur des rebelles, lui dit-il en le revoyant, j’ai réfléchi toute la nuit à notre conversation d’hier, et je pense que vous ne serez pas mécontent de moi. Vous garantirez à l’armée que je suis résolu à continuer la guerre contre Napoléon tant qu’il y aura un Français armé en-deçà de nos frontières. Arrive que pourra, je tiendrai ma parole. Les pires extrémités ne me font pas peur. Je suis tout prêt à emmener ma famille au fond de l’empire, et nul sacrifice ne me trouvera hésitant. En revanche, je n’abandonnerai à personne le droit de choisir mes ministres. Une concession comme celle-là entraînerait d’autres demandes plus inconvenantes encore et plus dommageables à ma dignité ; Le comté Romanzdv ne servira point de prétexte à une désunion, à des différends quelconques ; vous pouvez là-dessus être parfaitement rassuré. Tout sera réglé en vue d’éviter qu’il en soit ainsi, mais réglé de manière à ce que je n’aie pas l’air de céder aux menaces, de manière à ce que je n’aie à me reprocher aucune injustice. Dans ces sortes d’affaires, la manière de s’y prendre compte pour beaucoup. Qu’on me donne du temps, et tout le monde sera satisfait. »

« L’entretien reprit alors sur la satisfaction à donner à la Turquie pour consolider le traité de Bucharest. Il s’agissait de lui rendre les provinces asiatiques dont ce traité la dépouillait. L’opinion des généraux russes était favorable à cette proposition, car ils n’attachaient aucune importance stratégique aux nouvelles délimitations de territoire j soit pour l’attaque, soit pour la défense. En revanche, les Turcs en mettaient beaucoup à recouvrer leur ancienne frontière. Sir Robert Wilson ne le dissimula point à l’empereur, en lui racontant que le grand-vizir lui avait offert des « bourses » jusqu’à concurrence de 50,000 livres sterling (1,250,000 fr.), sans parler d’autres faveurs émanées du sultan, s’il réussissait à obtenir cette dérogation au traité. — Que lui avez-vous répondu ? demanda le tsar. — J’ai tourné la chose en plaisanterie, comptant bien, lui disais-je, qu’il ne basait pas sa proposition sur le succès d’offres semblables adressées à des diplomates de mon pays… Sur quoi, continua sir Robert, le grand-vizir, poussant un grand Allah il Allah ! se mit à rire, lui aussi, et me dit qu’à mon premier sourire il avait vu son beau marché à vau-l’eau… — En effet, ajoutait-il, les négociateurs moins scrupuleux ne manquent jamais, en pareille circonstance, d’entrer dans une grande colère,… qu’on adoucit en doublant la somme offerte. — Le tsar, que cette remarque parut égayer ; dit à son tour que « les Turcs s’y connaissaient, et qu’il avait appris, aux dépens de sa bourse, ce qu’il en coûtait de vouloir enchérir sur eux… Ils gâtent le marché,