Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/371

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que l’instrument préliminaire. » Les généraux russes ajoutaient que Napoléon lui-même assisterait probablement à l’entrevue, Lauriston ayant prévenu qu’un « ami » l’accompagnerait [1]. Le moment était donc venu, selon eux, pour le commissaire anglais d’agir comme mandataire de l’empereur Alexandre, comme délégué par lui et chargé d’intervenir pour protéger les intérêts de la cause nationale. Ils se déclaraient enfin résolus, avec le concours assuré de l’armée, à ne plus permettre le retour de Kutusov, s’il faisait au camp ennemi cette visite mystérieuse. Ils désiraient éviter toutes mesures extrêmes ; mais très certainement ils enlèveraient de force l’autorité au vieux maréchal, s’il se montrait irrévocablement décidé à persévérer dans une telle voie. Ne vaut-il pas mieux laisser ici à sir Robert Wilson la responsabilité tout entière de son émouvante narration ?


« C’était là une mission difficile, plus difficile peut-être que celle dont le général anglais [2] avait été chargé naguère pour le tsar lui-même ; mais il y avait là un de ces devoirs devant lesquels l’honneur ne recule point. — Le maréchal, le voyant entrer, parut déjà ressentir quelque embarras. Il demanda cependant s’il y avait du nouveau à l’avant-garde. Après quelques mots échangés à ce sujet, le général anglais exprima le désir d’une audience tête à tête. Les deux ou trois officiers présens s’étant retirés, le général anglais déclara au maréchal que le motif de son retour au camp était « une rumeur, une vaine rumeur, » qui cependant mettait de tous côtés le trouble et l’inquiétude, et à laquelle il fallait couper court sans retard par une déclaration émanant du maréchal lui-même.

« Dès lors la physionomie du généralissime russe ne laissa aucun doute à son interlocuteur sur la vérité des informations reçues le matin même. Celui-ci continua néanmoins à s’expliquer avec toute la courtoisie possible sur la nature des bruits mis en circulation, et, sans lui demander aucun éclaircissement pénible, s’étudia seulement à lui laisser toute issue ouverte pour le désaveu, le changement de résolution qu’il voulait provoquer. Le maréchal était confus, mais il répliqua d’un ton passablement raide « qu’il commandait en chef l’armée russe et se croyait mieux à même que tout autre de savoir ce que réclamaient les intérêts de cette armée ; qu’à la vérité, sur la requête de l’empereur Napoléon, il avait consenti à voir la nuit prochaine le général Lauriston ; que cette entrevue devait rester secrète pour éviter toute mauvaise interprétation, toute méprise, tout travestissement des motifs du maréchal ; qu’il tiendrait l’engagement pris, écouterait les propositions que le général Lauriston était autorise à lui soumettre, et conformerait à la nature de ces propositions ses déterminations à venir. » Il alla même

  1. Sir Robert Wilson ajoute en note que « dans le billet adressé par Napoléon à Kutusov pour accréditer Lauriston, il y avait simplement cette phrase : « Ajoutez foi à tout ce qu’il vous dira sur des affaires très importantes. » — Narrative of Events, etc., p. 183.
  2. Sir Robert Wilson, parlant à la troisième personne, se désigne presque toujours ainsi.