Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/387

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forces montant, suivant les calculs faits d’avance, à quelque chose comme cent vingt mille hommes. Entre ces masses et celles dont Kutusov guide la marche, les débris de la grande armée vont se trouver pris comme dans un étau. La Russie, frappée au cœur, n’est pas morte. L’ours du nord se dresse sous le coup, étend ses pattes énormes, et compte bien nous étouffer en les refermant. Wittgenstein et Steingell descendent du nord ; ils poussent devant eux, non sans de rudes chocs, Saint-Cyr et Victor. L’amiral Tchichagov et Sacken accourent du midi. Schwarzenberg et Reynier se laissent tenir en échec par Sacken jusqu’au moment où Maret, les appelant à grands cris, les force à rétrograder pour aller couvrir Varsovie. L’amiral cependant continue à remonter vers Minsk, que lui livrent avec, d’immenses approvisionnemens l’impéritie et l’aveuglement de Bronikowski, puis vers Borisov, qu’il’enlève à Dombrowski, et que Dombrowski, ramenant les soldats d’Oudinot, lui reprend quelques heures plus tard. Les Russes, en fuyant, ont pu cependant incendier à demi le pont de Borisov, et leur artillerie, placée sur l’autre rive, domine cette périlleuse issue. Par où s’écouleront les quarante mille soldats et les quarante mille fugitifs qui composent maintenant la grande armée ?

« Tous devaient périr, dit sir Robert Wilson. Qui les a sauvés ? Ce n’est pas le génie de Napoléon, si admirable qu’il se déploie à cette heure décisive ; ce n’est pas l’héroïsme d’Éblé s’immolant au salut de ses compagnons d’armes ; ce n’est pas la bravoure chevaleresque de Victor : c’est l’ineptie, c’est la lâcheté de Kutusov. À Studzianka, comme à Krasnoe, comme à Viazma, comme à Malo-Jaroslavets, c’est lui, lui seul, qui a paralysé les armées russes, contenu leur élan, rendu leur bravoure inutile, fait couler à flots leur sang perdu. Sans lui, sans son ordre formel, Wittgenstein, qu’il contraignit le 25 de se porter vers Beresino, où, disait le généralissime, Napoléon avait préparé son passage, Wittgenstein, s’il n’était resté devant Borisov, aurait couru devant Studzianka, où l’un de ses généraux (Tchaplitz) lui signalait les travaux commencés pour jeter les ponts. Et d’ailleurs où était Kutusov lui-même ? Pourquoi, au lieu de se tenir en vue de l’ennemi qu’il avait à poursuivre, mettait-il toujours quatre marches entre son armée et l’armée française ? »