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une renonciation formelle à ses principes voulaient, selon lui, éterniser la séparation.

Cette idée d’une pacification n’est jamais acceptée par Bossuet. Avec les formes les plus nobles, les plus douces, il n’a jamais pu se départir de la pensée d’un débat en règle, dans lequel la seule part de diplomatie devait être de pallier les sacrifices que le plus opiniâtre imposerait au plus docile. Il semble ignorer que la voie de la controverse n’a point de terme, s’il n’y a point d’arbitre qui prononce. À la vérité, il se croit à la fois le plaideur et le juge ; mais en dehors de cette prétention insoutenable, la controverse ne peut en aucun cas aboutir à une conclusion qui soit un accommodement. Elle ne le peut logiquement, car il faudrait que l’argumentation d’une des parties convainquît l’autre, ce qui est impossible en des matières qui ne comportent pas la démonstration. Elle ne le peut moralement, puisque tous les ménagemens du monde n’empêcheraient pas que la défaite de l’une des églises fût la glorification de l’autre, et une paix ainsi obtenue, une paix fondée sur l’humiliation du vaincu, est rarement solide. C’est la paix comme l’entendaient Louis XIV et Napoléon, une paix léonine qui ne consacre que le droit du plus fort. Ne cherchez pas là le rapprochement des esprits.

Or il faut bien convenir que Bossuet ne semble jamais avoir compris cela : je dis compris, car on ne saurait supposer qu’il joue un rôle, qu’il s’enveloppe sciemment de la majesté épiscopale, dans une attitude de docteur irréfragable et presque de prophète inspiré. Il parle tout bonnement le langage auquel il s’est accoutumé, qu’il rehausse par le tour et par l’éclat qui lui sont propres, et dont il paraît croire l’effet immanquable. Il donnerait presque un peu raison à l’opinion fort risquée de ces critiques délicats qui trouvent à Bossuet l’imagination d’Homère et point d’esprit.

On peut dire que de son côté Leibniz ne comprend pas beaucoup mieux Bossuet. Sa raison haute, souple et modérée semble ne pas concevoir que l’on réponde si peu à ce qu’elle propose, et que des offres plausibles, pratiques et conciliantes soient repoussées par une argumentation absolue qui veut tout pour elle et exige l’accord sans rien accorder. Il ne peut se figurer que de bonne foi on l’entende si mal, et ce n’est qu’à force d’impartialité complaisante qu’il tolère et ménage jusqu’au bout un négociateur qui se fait controversiste, un controversiste qui ne sait produire que l’argument de l’autorité. Il a affaire à un homme qui met à chaque instant la main sur la garde de son épée, s’il ne la tire pas tout à fait. Leibniz réunit à la patience d’un diplomate, au calme d’un philosophe, le dédain secret de tout ce qui n’est pas la vérité métaphysique ou le sens commun.