Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/402

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


ne peut innocemment différer longtemps de son avis, le déclare convaincu d’opiniâtreté, ce qui est le signe de l’hérésie condamnable ! Sa surprise est grande, et elle éclaterait si, se remettant aussitôt : « C’est la destinée des modérés, dit-il ;… mais à Dieu ne plaise que je trahisse jamais les sentimens de ma conscience ! » Et c’est assurément à Bossuet qu’il pense lorsqu’il écrit : « Ce n’est pas assez qu’on dise que c’est au Saint-Esprit de toucher les cœurs. Il faut que son influence soit attirée par un désir sincère de contribuer à la paix de l’église en tout ce qui est en notre pouvoir. Ceux qui ne le font pas sont véritablement dans l’erreur et seuls coupables du schisme. » Et en vérité je ne sais si au fond il ne se moque pas un peu de Bossuet, lorsqu’il répète en cent endroits que tout s’arrangerait, si Louis XIV le voulait. « Il y a chez vous un roi, dit-il, qui est en possession de faire ce qui était impossible à tout autre. » Et il ne ménage pas à Bossuet un argument qui n’est pas sans force, et qui revient à dire : Vous ne faites pas tant de difficultés, quand il plaît au roi, pour vous brouiller avec le pape que pour vous réconcilier avec nous. Il pense en effet que les points réservés par l’église gallicane sont aussi importans pour le moins que ceux qui demeurent en dispute entre Rome et Augsbourg. C’est à ce sujet qu’il prononce ces paroles remarquables trop oubliées aujourd’hui : « La France aurait tort de trahir la vérité pour reconnaître l’infaillibilité de Rome, car elle imposerait à la postérité un joug insupportable. » Sur ce sujet du gallicanisme, Bossuet sent sa faiblesse, il se tait ; car on n’est pas à l’aise pour soutenir, la déclaration de 1682 à la main, qu’il faut croire comme l’église romaine, parce qu’elle a toujours cru comme elle croit. Aussi la tentation lui prend-elle de recourir aux grands moyens qui lui coûtent si peu : ses entrailles d’orateur s’émeuvent, et il a peine à se refuser l’éloquence. C’est alors que le flegmatique Leibniz écrit : « Je voudrais un raisonnement tout sec, sans agrément, sans beautés, semblable à celui dont les gens qui tiennent des livres de comptes ou les arpenteurs se servent à l’égard des nombres et des lignes. Tout est admirable dans M. de Meaux et M. Pellisson : la beauté et la force de leurs expressions, aussi bien que leurs pensées, me charment jusqu’à me lier l’entendement ; mais quand je me mets à examiner leurs raisons en logicien et en calculateur, elles s’évanouissent de mes mains, et quoiqu’elles paraissent solides, je trouve alors qu’elles ne concluent pas tout à fait tout ce qu’on en veut tirer. Plût à Dieu qu’ils pussent se dispenser d’épouser tous les sentimens de parti ! » Et Bossuet, en envoyant à Leibniz une réponse à Molanus, ajoute : « Vous ne direz pas à cette fois que l’éloquence surprenne l’esprit et enveloppe les choses. Le style, comme l’ordre, est tout scolastique. »