Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/477

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accusait un total de créances fort au-dessous de la réalité. Nous trouvons maintenant qu’il doit 10 millions de livres sterling au lieu de 7 millions (250 millions de francs au lieu de 175 millions). De cette somme dépensée ou qu’on croit avoir été dépensée en trois ans, un tiers, selon toute probabilité, représente les valeurs reçues ; tout le reste est escroquerie. »

M. Senior explique comment cette dette flottante pourrait être rachetée, puis il continue la conversation commencée avec un banquier de Constantinople. « Comment, dis-je à R… S…, empêcherez-vous le renouvellement de la dette flottante ? — En ce qui concerne le trésor, répondit-il, sa dette a pris naissance pendant la guerre, et ne doit pas être renouvelée pendant la paix ; quant au sultan, il a consenti par le hatt-humayoun à se restreindre à une liste civile et à publier un compte-rendu de ses dépenses. S’il se contente de 1,500,000 livres sterling par an (37,500,000 fr.), chiffre supérieur à la liste civile de Louis-Napoléon, d’Alexandre, de tous les autres souverains européens, et trois fois égal à celle de la reine Victoria, nous les lui accorderons. Il est monstrueux que les finances d’un grand empire soient ruinées par les fantaisies d’un fou qui, ayant déjà cinquante palais, veut en faire construire cinquante autres. Autant je déteste l’intervention étrangère pour les affaires intérieures du pays, autant je pense que c’est là un point dont le corps diplomatique devrait s’occuper. Les ambassadeurs devraient démontrer au sultan la nécessité de remplir ses promesses, de fixer une liste civile et de s’y restreindre ; c’est la clause la plus importante du hatt-humayoun [1]. »

Que c’est bien là parler en banquier ! On m’a conté que, dans un des jours d’agitation de la Bourse de Paris, un des habitués du lieu se plaignait que l’empereur, résidant à Compiègne, ne fût pas revenu à Paris un jour de liquidation. Le banquier de Constantinople croit que le hatt-humayoun de 1856 n’a pas d’objet plus important que de forcer le sultan à ne pas dépasser sa liste civile. Je dois remarquer aussi combien se répand partout l’idée que la Turquie a besoin d’être mise en tutelle par l’Europe. Voilà l’interlocuteur de M. Senior qui veut qu’il soit donné au sultan un conseil judiciaire, comme à un fils de famille prodigue. Qu’est-ce à dire ? Veut-on mettre le sultan à Clichy, et sera-ce là la fin et le dénoûment de la question d’Orient ?

Je sais bien que, si M. Senior m’effraie sur la prodigalité désastreuse du sultan, le soumissionnaire de l’emprunt ottoman me rassure complètement en me montrant les immenses ressources de

  1. Pages 108,109, 110.