Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/490

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jusqu’au jour où il monte sur le trône. Alors même sa réclusion ne cesse guère : il ne voit ses ministres que lorsqu’il les envoie chercher pour l’intérêt de l’état ; il ne fait pas de visites et n’en reçoit pas ; il vit au milieu de ses serviteurs et dans son harem. Son seul amusement intellectuel est de faire bâtir : il est en train d’acheter les terres riveraines des deux côtés du Bosphore et d’y ériger des rangées de palais de carton et de kiosques qui s’étendront à plusieurs milles. Des 8 millions sterling qui constituent le revenu public, on estime qu’il dépense pour lui-même et pour ses palais de 2 à 3 millions, sans compter ses dettes privées, qui se montent à 800 millions de piastres, ou 7 millions sterling [1]. »

Pauvre sultan ! Je vois que sa capitale (les capitales en général ne sont pas charitables envers leurs souverains) ne se fait pas scrupule de médire de lui et peut-être d’exagérer ses prodigalités. Un voyageur grec, le capitaine Nicolaïdy, va plus loin encore, et il porte à près de 18 millions par mois (c’est-à-dire à 212 millions par an) les dépenses du sultan et de sa maison.

Nos correspondans n’entreprennent pas la défense du sultan : ils font seulement une réflexion fort juste. Les crédits ouverts au sultan sur le trésor sont, disent-ils, une cause de perturbation dans les finances turques, non-seulement parce que ces crédits paraissent être sans limites, mais aussi parce qu’ils permettent à une administration qui gère sans publicité d’attribuer aux désordres du palais ce qui pourrait être en partie son œuvre. Ainsi l’ordre et la régularité serviraient en Turquie à tout le monde, à l’empire et au sultan. Il est si commode en effet pour des administrateurs infidèles de tout rejeter sur les prodigalités du sultan ! Il est si facile surtout de faire accueillir par le public ces accusations de folles dépenses ! La faute du sultan couvre ainsi je ne sais combien de fautes particulières. Je suis persuadé avec mes correspondans que, si les dilapidations des finances turques pouvaient se réduire aux prodigalités du sultan, ce serait déjà une grande économie pour le trésor. Le sultan y perdrait peu sur ses plaisirs, et il y gagnerait de ne répondre que de ses torts.


SAINT-MARC GIRARDIN.

  1. M. Senior, page 106.