Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/489

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Le prospectus croît qu’avec un emprunt, la Turquie s’en tirera ; nos correspondans pensent que l’emprunt ne sauvera pas la Turquie, à moins que la Turquie ne se décide à avoir les qualités qui sont nécessaires aux riches comme aux pauvres, aux emprunteurs comme aux prêteurs : la probité, la bonne foi et l’économie.

Je crois avoir fait une analyse exacte des renseignemens qui m’ont été envoyés de Constantinople. Cependant, en me relisant, je m’aperçois qu’il y a un passage que j’ai omis, et dont je veux dire un mot. Il s’agit encore du sultan, de ses dépenses et de ses dettes. M. Senior, dont j’ai cité souvent le curieux ouvrage, est très sévère pour le sultan, et il ne fait au surplus que répéter les conversations de Constantinople sur ce sujet. Il est bon pourtant de comparer les conversations de la capitale avec le jugement impartial de nos correspondans.

Voyons par exemple une des pages les plus médisantes de M. Senior. « Chaque fonctionnaire, dit-il, est assailli par les corrupteurs ; il a tous les jours à sa portée les moyens de voler le public directement ou indirectement, et tous ceux qu’il hante ne se gênent pas pour les employer. Dans beaucoup de cas, il est obligé de corrompre pour obtenir sa place, et de corrompre encore pour la garder. Comment aurait-il les mains nettes ? Tous ces magnifiques palais, ces kiosques élégans, ces terrasses fleuries, ceinture du Bosphore, couronnement de ses collines, de ses promontoires, ont été bâtis par la corruption, l’extorsion et la fraude. Le capitaine de cette bande de voleurs n’est-il pas le sultan, qui dérobe au trésor plus du tiers du revenu public [1] ? » Je sais bien qu’après ces paroles injurieuses l’interlocuteur de M. Senior en ajoute d’autres qui montrent que le sultan fait le mal sans le savoir. Il n’a pas été élevé à comprendre qu’il y ait dans l’état autre chose que lui. Se confondant de bonne foi avec l’état, il ne croit pas dérober au trésor public ce qu’il prend pour lui ; il croit au contraire donner par bonté au trésor tout ce qu’il ne prend pas. Voyez la peinture de l’éducation et de la vie d’un sultan ! « Après avoir donné à leur sultan une puissance aussi illimitée, après avoir reconnu la nécessité de son approbation et de sa signature pour toutes les mesures, pour tous les papiers d’importance, après l’avoir obligé à choisir ses ministres sans le concours d’un parlement, d’une presse, d’une forme quelconque de l’opinion publique, les Turcs ont pris soin de le rendre incapable de toutes les affaires et de l’empêcher d’acquérir aucune connaissance des hommes et des choses. On le tient renfermé sans amis ou plutôt sans relations ; il ne voit que ses femmes et ses esclaves

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