Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/560

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lorsqu’il marchait vers le pays de son avenir, rencontrait un soir, au bord du torrent de Jaboc, un être mystérieux qui lui ferma le passage ; jusqu’au matin, il lutta contre ce génie nocturne, et c’est parce qu’alors il avait été « fort contre Dieu » qu’il fut nommé « Israël, » et le lieu du combat fut nommé « Phanuel, vision de Dieu. » Ainsi toujours l’homme, à ces époques où l’on marche forcément vers l’inconnu, se voit en présence d’un mystère plein de lumières cachées, et si, malgré l’obscurité divine, il ose le combattre avec un courageux respect, il obtient un rayon nouveau de la vision éternelle. Regardant en face cette rénovation qu’ils croyaient prochaine et brusque, Joseph de Maistre et Lamennais voulurent donc que l’église resserrât ses rangs sous une autorité plus forte, afin que la révolution interne s’accomplît sous la direction du pouvoir et sans ébranler l’organisation antique : voilà pourquoi leurs doctrines se firent jour sous les auspices de ce qu’on appelle l’ultramontanisme ; voilà pourquoi ils attaquèrent les libertés gallicanes, conservées sans péril dans les siècles de foi, mais dangereuses comme causes de division à l’approche des secousses ; voilà pourquoi Joseph de Maistre criait aux évêques de France : « On a besoin de vous pour ce qui se prépare [1]. » Sans doute ils ne croyaient rien changer au fond ; mais de combien ils dépassèrent la limite, c’est précisément ce qu’il nous reste à voir. En ne voulant rien changer, ils furent poussés, sur le terrain où ils s’aventuraient, à des propositions qui virtuellement changeaient tout. C’est donc la dernière expression de leurs tendances, c’est la partie la plus positive de leur pensée souvent fuyante, que nous nous proposons ici de saisir ; nous aurons ainsi complété ce que nous avions à dire de l’un et de l’autre. C’est, pour Joseph de Maistre, dans les Soirées de Saint-Pétersbourg, et pour Lamennais, dans le troisième volume de l'Essai sur l’indifférence, que nous surprendrons cette pensée dans sa plus grande plénitude, et, sans la presser avec excès, nous aurons droit d’en faire sortir des conséquences que ni l’un ni l’autre n’avait voulues ni prévues.


I

Les Soirées de Saint-Pétersbourg ne sont, nous l’avons indiqué ailleurs, que l’épanouissement d’une idée jetée dans le premier feu de la polémique, en 1796. La révolution, au sortir de la terreur, avait apparu à Joseph de, Maistre comme une œuvre satanique, comme l’incarnation du mal. Ensuite, éclairant le fait politique à la lumière religieuse, il y avait découvert une grande expiation qui

  1. De l’Église gallicane, préface.