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promettait une rédemption : de là ses prophéties sur une restauration monarchique et sur une rénovation de l’église. Puis enfin, étendant au loin son regard sur l’histoire générale, il y avait aperçu partout le même drame, la guerre, les supplices, tous les fléaux qui punissent et qui purifient : en sorte que l’histoire se présentait à lui comme une vaste pratique et une espèce de manifestation ; extérieure du dogme de l’expiation. L’histoire et les lois de l’humanité qu’elle révèle aboutissaient ainsi à la théodicée, dont la question du mal est le problème intime. Voilà ce que Joseph de Maistre, dès son début, avait semé dans les Considérations sur la France, et c’est ce qu’il développait encore à la fin de sa carrière dans les Soirées de Saint-Pétersbourg.

Le problème du mal a été jusqu’ici l’écueil de toutes les philosophies. Les unes l’évitent, les autres s’y heurtent ; aucune n’en trouve le fond. Kant déclare inexplicable l’origine rationnelle du mal. Schelling, après bien des circuits, finit par en noyer l’idée dans le fluide de ses abstractions panthéistiques : pour lui, « dialectiquement parlant, le bien et le mal sont deux identiques ; le mal, dans la racine de son identité, est le bien ; le bien, dans sa non-identité, est le mal, » etc. Pour Hegel, la différence du bien et du mal n’a rien d’absolu, « il n’y a vice que lorsque le vice nous est devenu essentiel, et il y a perte et ruine à le prendre pour quelque chose d’essentiel, » etc. Le matérialisme n’y voit qu’un résultat et une condition nécessaire de la nature des choses, des destructions et des réorganisations successives des êtres. Pour d’autres enfin, le mal n’est que l’imperfection. Tout cela ne fait que découvrir l’insuffisance de ces grandes constructions philosophiques. Le langage spontané des hommes se refuse à ces définitions atténuantes ; jamais les hommes n’agiront et ne parleront comme si le mal n’était pas, car ils le voient, ou comme s’il était nécessaire, car ils le combattent, ou comme si la méchanceté, l’envie, le parricide, n’étaient que des imperfections.

Le christianisme, qui était une reconstruction morale, et qui, à son origine, raccordait à ce but général les questions particulières sans trop plonger dans la métaphysique, a résolu la question dans le sens de la moralité en faisant du mal l’œuvre exclusive de l’homme. Il dégageait ainsi la Divinité en laissant à l’homme sa responsabilité entière et la plénitude du devoir, qui, dans toute autre hypothèse conséquente, s’évanouissaient l’une et l’autre. Dans cette doctrine, l’homme fut, comme tout le reste, créé parfait selon sa destination, qui est de réfléchir l’univers dans son intelligence, et d’en renvoyer tout le rayonnement vers son auteur par l’amour idéal. La condition de cet amour était la liberté, sans laquelle l’homme passif n’est