Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/569

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la monarchie ? A première vue, c’était une injustice, et pourtant, en regardant au loin de tous côtés dans l’histoire, ne voit-on pas ce fait partout accepté comme légitime par la conscience humaine, au point que l’innocent s’offre quelquefois de lui-même à périr pour les autres ? Les dévouemens si fameux dans l’antiquité en sont un exemple : Décius avait foi que le sacrifice de sa vie ferait équilibre à tous les maux qui menaçaient sa patrie. Partout aussi ce fait est symbolisé dans un usage singulier, incompréhensible, et néanmoins le plus universel, le plus respecté de tous parmi les hommes, dans l’usage des sacrifices ; Tous les peuples ont cru que la vie même d’un animal pouvait payer pour d’autres vies, et dans des circonstances extrêmes, comme pour offrir une plus haute rançon, les hommes eurent l’affreuse hallucination de croire qu’il était bon d’immoler leurs semblables sur des autels sanguinaires, et quels hommes ? non point seulement des barbares, des sauvages, mais les hommes les plus civilisés, les Grecs, les Romains, qui avaient des institutions, des arts, des poètes et des philosophes. Tout cela au fond n’est-ce point la même pensée sous des pratiques diversement perverties ? Mais comment une pensée commune à tout le genre humain ne renfermerait-elle pas un principe vrai ? La théorie de la réversibilité, cachée ainsi dans toutes les croyances humaines, ne peut donc être « qu’une vérité innée dans toute la force du terme, » puisqu’il est impossible de comprendre comment elle aurait commencé.

Qu’on la considère en action dans les institutions humaines. Ne sommes-nous pas très disposés, par exemple, à regarder un peuple, une ville, une corporation, mais surtout une famille, comme un être moral et unique, ayant ses bonnes et mauvaises qualités, capable de mériter et de démériter, et susceptible par conséquent de peines et de récompenses ? Ainsi la noblesse, ainsi la royauté. Y a-t-il rien qui nous soit plus étranger que la distinction que nous tenons de nos aïeux ? Cependant il n’est personne qui ne se glorifie des mérites de ses ancêtres s’il en a d’illustres. Si la gloire est commune aux générations d’une famille, pourquoi la honte ne le-serait-elle pas ? On a beau parler du hasard et du préjugé de la naissance : personne pourtant ne s’associera volontiers par mariage à une famille anciennement flétrie. — « On demande quelquefois pourquoi la honte d’un crime retombe sur les enfans, et celui qui fait cette question se vante ensuite du mérite de ses aïeux : c’est une contradiction manifeste. » Les objections sont faciles : Zenon niait bien la possibilité du mouvement. On ne sait que répondre, mais on marche. La famille est composée d’individus distincts assurément, et pourtant l’instinct et la persuasion universelle disent que toute famille est une. De même pour la royauté. On s’étonne qu’un monarque innocent ait péri dans