Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/606

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il fallut songer à fuir. Il obtient, non sans peine, des commissaires de sa section les passe-ports dont il a besoin pour la comtesse, pour lui-même, pour les valets et les femmes de chambre. Muni de ces patentes d’esclave, il part le samedi 18 août. Deux voitures chargées de malles emportaient la petite colonie italienne. Dans la première étaient la comtesse et le poète, dans la seconde les gens de service. Arrivés à la barrière Blanche, ils la trouvent occupée par quatre ou cinq gardes nationaux qui, examinant les passe-ports et les voyant en règle, s’apprêtent à laisser passer les voyageurs. Déjà les grilles de l’immema prigione vont s’ouvrir, quand tout à coup d’un cabaret voisin s’élance une bande de sans-culottes. « A mort les aristocrates ! à l’Hôtel de Ville les aristocrates ! Ce sont des riches qui s’en vont de Paris avec leur argent pour affamer le pauvre peuple ! » Ces cris, poussés par une trentaine de coquins ivres, attirent bientôt un rassemblement formidable. Les gardes nationaux ne sont pas en nombre pour écarter cette canaille ; si Alfieri ne paie de sa personne, tout est perdu. Il tombe au milieu du tumulte, les sept passe-ports à la main ; il dispute, il crie, il tempête, et bientôt son intrépidité émeut les assaillans. Pendant que les plus forcenés jettent un signal de mort, pendant que l’on crie : « A l’Hôtel de Ville ! à l’Hôtel de Ville ! » ou qu’on s’apprête à brûler les voitures, la voix irritée du poète finit par dominer les clameurs féroces : « Écoutez, écoutez ce qui est écrit là et regardez-moi ; mon nom est Alfieri ; je suis Italien et non Français ; grand, maigre, pâle, les cheveux roux. C’est bien moi, regardez. Voilà mon passe-port, il est en règle. Je veux passer, et je jure Dieu que je passerai. » Il passa en effet ; après une demi-heure de lutte, profitant à point nommé de la fatigue de la foule et secondé par les gardes nationaux, il remonta dans sa voiture, fit remettre les postillons en selle, donna l’ordre de partir au galop, emmenant avec lui la royale comtesse plus morte que vive au milieu des huées, qui recommençaient de plus belle. Il passa, mais il emportait au fond de son cœur un sentiment de haine toute personnelle qui, ajoutée à ses dégoûts aristocratiques, devait l’aveugler à jamais sur le compte de la France et lui dicter contre nous des blasphèmes tour à tour éloquens ou grotesques. André Chénier, d’une âme plus virile et plus pure, tout en flétrissant les bourreaux barbouilleurs de lois, en peignant les charniers populaires, les cavernes de mort où il devait payer de sa vie un courage qui avait duré plus d’une demi-heure, sut rester fidèle jusqu’au bout aux principes de 89 et de l’éternelle justice.