Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/608

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Voilà son secret : le grand malheur du poète exaspéré, c’est qu’il n’a pas de patrie. Il a renié le Piémont ; est-il devenu Toscan ou Romain ? Non certes, il est Toscan, il veut l’être au moins par ce mélodieux idiome dont il est idolâtre, mais il n’a rien de plus à réclamer de Florence. « Ma passion dominante, ajoute-t-il, c’est la haine de la tyrannie ; l’unique but de toutes mes pensées, de toutes mes paroles, de tous mes écrits, c’est de la combattre toujours, sous quelque forme qu’elle se manifeste où qu’elle se cache, tranquille, frénétique ou stupide. » Bien qu’il soit venu chercher un asile en Italie, la tranquille tyrannie de l’ancien régime ne lui inspire pas plus de sympathie que la frénétique tyrannie des démagogues. C’en est fait, il le sait maintenant, il voit clair au fond de son esprit ; il n’est plus de patrie possible pour cette âme impatiente du présent et qui désespère de l’avenir. M. Edgar Quinet, dans ses Révolutions d’Italie, a peint vivement cette situation tragique. « Alfieri, dit-il, ennemi du catholicisme, ennemi de la raison, ennemi de l’aristocratie, ennemi des peuples, exilé tout ensemble de l’Italie et de l’Europe, précipité d’abîme en abîme dans les cercles vides de l’enfer de Dante, ne peut s’arrêter que là où retentit l’éternelle imprécation. » Il faut ajouter que, pour combler ce vide immense, Alfieri a recours à deux choses embrassées l’une et l’autre avec une sorte de rage intérieure, l’étude et l’amour, l’étude acharnée de l’antiquité homérique, et son amour de plus en plus impérieux pour cette reine d’Angleterre qui est devenue sa maîtresse.

Qui ne connaît sa passion pour l’étude ? Il composait avec fureur, a dit M. Villemain. On ne sait pas aussi bien tout ce qu’il entrait d’orgueil et de violence dans son attachement pour la comtesse d’Albany. Il a beau employer les expressions les plus tendres en parlant de l’amata donna, on n’a qu’à rapprocher de ses Mémoires certaines circonstances de sa vie, et l’on s’aperçoit bien vite qu’il y avait là quelque chose de voulu, de factice, non pas un rôle hypocritement arrangé, mais certainement un continuel effort pour se tromper soi-même. L’effort, sincère et passionné sans doute, mais l’effort cependant et non l’inspiration naturelle, l’effort dans l’amour comme dans l’étude, voilà le caractère d’Alfieri. Il y a de la déclamation dans les mouvemens de son cœur. De même qu’il instituait emphatiquement une chevalerie homérique, le caractère un peu théâtral de ses amours ne lui déplaisait pas. De là cette exagération de paroles, ce culte voilé en apparence et si complaisamment affiché, ce soin affecté de ne pas prononcer un nom qui était dans toutes les bouches, ce titre de compagnie sainte, santa compagnia, donné à une femme qui bravait pour lui toutes les lois de la morale et toutes les bienséances du monde. Je découvre ici le patricien altier