Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/614

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principe semble devenu sa nature même, il y a quelque chose de puéril à lui dire que son génie a tort. Quoi ! « parce que nous sommes aux prises avec le plus difficile et le plus périlleux des problèmes, parce que nous avons mission de mettre la liberté d’accord avec l’égalité, de concilier une démocratie inévitable avec l’imprescriptible droit de la dignité humaine ; parce que nous poursuivons ce but au prix de mille sacrifices, parce que les meilleurs d’entre nous y succombent, parce qu’un Tocqueville meurt saintement à la peine, parce que tant d’autres s’y consument en silence, parce que toute une nation, chargée de cette tache, traverse maintes vicissitudes, subit maintes révolutions, est obligée de revenir sans cesse sur ses pas, de recommencer sans cesse son œuvre de la veille ; parce que nous souffrons enfin pour une cause qui intéresse l’humanité tout entière, il sera permis à un poète gentilhomme, s’appelât-il Alfieri, de ne voir chez nous qu’un troupeau d’esclaves ! Il sera permis au biographe de ce gentilhomme de répéter ses invectives sans les combattre, de les excuser même, j’allais dire de les aggraver par son assentiment ! Ce n’est pas Alfieri que je veux réfuter ici, c’est M. Alfred de Reumont, et la protestation que m’arrache toute cette partie de son livre est aussi une réclamation littéraire. Pourquoi ces souvenirs amers de l’histoire d’hier et d’aujourd’hui au milieu des peintures d’un autre âge ? pourquoi ces passions politiques dans une étude littéraire et morale ? Les rapports de l’Italie et de la France ont bien changé depuis un demi-siècle ; est-on sûr qu’Alfieri jugerait la situation nouvelle et les nouveaux devoirs de son pays comme il jugeait les événemens de 1798 ? Prenez donc garde de le mettre en cause mal à propos et de lui attribuer des sentimens qui ne seraient pas les siens. J’honore la fidélité de M. de Reumont à un régime qu’il a servi, qu’il a aimé, et que les événemens ont emporté à jamais ; je m’associe à sa tristesse quand il regrette l’autonomie de cette brillante Toscane, lui qui était presque devenu Toscan, et qui n’appartenait pas seulement à la société, mais à, la littérature de Florence. Je voudrais pourtant que ces regrets fussent exprimés ailleurs, et que cette ombre n’offusquât point la lumière de la vérité historique. Nous ne sommes pas ici au lendemain de Solferino, nous sommes sous le directoire. Retournons auprès du poète et de la comtesse d’Albany.

Quelques heures avant l’arrivée des Français, le 25 mars 1799, Alfieri. et la comtesse, quittant leur hôtel des bords de l’Arno, se réfugièrent dans une agréable villa sur ces hauteurs de Montughi qui dominent Florence au nord-ouest. Ils y passèrent trois mois dans une solitude presque complète, voyant à peine et rarement un petit nombre d’amis, évitant toute espèce de contact avec « la tyrannie