Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/834

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Cette page n’a pas encore été corrigée



Hegel procède de Spinoza. Lui aussi ne voit de réel que ce qui est général ; à lui aussi, le monde apparaît comme la forme et la manifestation d’un principe qui en est l’essence. Seulement, tandis que la substance infinie de Spinoza n’est que substance, Hegel la conçoit comme esprit. L’absolu, d’après lui, est de nature spirituelle.

Il est une manière vive, bien qu’un peu grossière, dont on pourrait se représenter cette conception. Je pense, et, dans le progrès de ma pensée, j’arrive à des opérations toujours plus élevées, à une conscience plus parfaite de moi-même, à une intelligence plus intime du monde. Il s’agit maintenant de sortir de ma pensée, et de la considérer, non plus comme ma pensée, mais comme une pensée générale ; il s’agit de prendre toutes les intelligences humaines avec la mienne, de les dépouiller toutes également de cette forme de l’individualité qui nous paraît essentielle ; mais qui ne l’est point, qui n’est qu’une forme, et défaire de toutes ces intelligences une seule intelligence, et de cette intelligence le principe de l’univers. Ce principe, qui trouve dans l’homme sa plus haute expression, est le même qui produit les êtres inférieurs et jusqu’aux corps inorganiques. La vie qui bat dans mes artères n’est qu’une manifestation de la vie générale, et la pensée qui se forme dans mon cerveau n’est qu’une manifestation partielle (comme toute manifestation l’est nécessairement) de la pensée générale. Et ce qui est vrai de la pensée l’est aussi de la conscience. Par un effort plus extraordinaire encore que le premier, je cesserai de regarder ma conscience comme mienne, pour en faire, avec toutes les autres consciences, la Conscience du monde. Ce sera, à bien dire, la conscience moins la conscience, le moi moins le moi ; c’est égal, il le faut. La donnée fondamentale de Hegel, c’est l’homme cessant de vivre comme homme individuel pour sentir le monde vivre en lui.

Nous ne sommes pas encore au bout de notre tâche. Voilà le monde constitué comme moi universel, ou, pour parler avec Hegel, comme sujet, comme esprit. Mais ce sujet suppose nécessairement un objet : quel sera cet objet ? Cet esprit suppose une pensée : quelle sera la matière de cette pensée ? La réponse ne saurait être douteuse. Puisque l’esprit est absolu, et qu’il ne peut rien y avoir en dehors de l’absolu, la chose pensée ne fera qu’un avec l’être qui pense, elle sera la forme même de la pensée, l’acte par lequel la pensée se produit. Le sujet, c’est-à-dire l’esprit, est identique avec l’objet, c’est-à-dire avec la substance ; la substance est elle-même sujet ou esprit.

On vient de voir l’esprit élevé au rang de principe universel ; l’esprit, dis-je, ou plutôt la pensée, ou mieux encore l’idée. Il ne suffit pas en effet, pour atteindre la conception hégélienne, de se représenter l’univers comme une personne collective douée de l’intelligence