Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 31.djvu/835

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et de la conscience dont chaque homme a été individuellement dépouillé. Il ne suffit pas même d’établir l’identité de la pensée et de la chose pensée. Arrivés là, nous n’avons guère dépassé encore le point de vue de Schelling. L’intention de Hegel est bien plus subtile. L’être qui pense et la chose qui est pensée ne sont pas identiques, ils le deviennent, et ils le deviennent dans l’acte de la pensée ; ils s’identifient dans l’idée. L’idée est donc le vrai principe des choses, et lorsque Hegel parle de l’esprit, c’est pour se conformer au langage usuel ou par infidélité à sa propre doctrine. L’esprit en effet, c’est ce qui pense, et l’idée, c’est l’opération de l’esprit. Or cette distinction n’a point de place ici. Cet être pensant, cet objet pensé que suppose toute idée, dans l’acception ordinaire du mot. Il faut en faire abstraction. L’idée dont parle Hegel n’a ni père ni mère, elle est antérieure à tout, elle est la substance de tout, elle produit tout, elle se produit elle-même, et si elle est nécessairement pensée, c’est elle au fond qui se pense.

Sommes-nous enfin arrivés au terme de cette atténuation incroyable des notions vulgaires ? Nullement. J’ai parlé de l’idée, c’est le mouvement de l’idée qu’il fallait dire, car l’idée en elle-même n’est rien ; sa vie, sa réalité, c’est son développement. Mais quoi ! le mouvement même n’est pas un simple mouvement, c’est plutôt le passage incessant d’un état à un autre état, la transition éternelle. Ce qui est n’est pas proprement, mais est toujours en train de se faire ; l’être n’est autre chose que le devenir. L’absolu n’est donc pas une substance, il n’est pas une force, il n’est pas même une activité : il est un acte, un changement sans repos, une transformation sans fin, le progrès constant d’une réalité qui consiste dans la transition, même et dans le progrès.

Ai-je dit assez ? Pas encore. Ces expressions, — mouvement, transformation, passage, — sont elles-mêmes des figures, une manière imparfaite de se représenter l’absolu en fixant par la parole ce qui n’est pas fixé en soi, en séparant ce qui n’est pas séparable. On ne peut rien affirmer de l’absolu qu’à la condition de nier en même temps cette affirmation. On ne peut proprement dire de lui ni qu’il est le repos, ni qu’il est le mouvement, car ce sont là seulement des aspects de son être. L’absolu, Hegel le dit expressément, c’est le repos dans le mouvement, c’est un mouvement qui est le repos même. Comme l’Océan n’a pas d’existence distincte des flots qui sortent de son sein pour y rentrer aussitôt, comme le temps consiste dans une succession de momens qui ne sont déjà plus lorsque leur tour est arrivé, ainsi en est-il de l’absolu. Pour atteindre le fond dernier des choses, il faut les contempler dans ce courant éternel où elles surgissent à peine que déjà elles ont fait placé à d’autres ; il faut laisser passer sous ses regards les millions