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en face de nos soldats envoyés pour les secourir, les Maronites auraient perdu leurs prérogatives anciennes! Quel désappointement après les espérances excitées de toutes parts !

Ce n’est pas tout : non-seulement le système de lord Dufferin ôtait aux Maronites ce que leur avaient conservé les traités de 1842 et de 1845; il ne voulait pas que le gouverneur-général de Syrie tînt compte des distinctions de religions et de cultes. On avait jusqu’ici en Syrie reconnu les nationalités d’après le culte. Ainsi les Druses, peu nombreux, avaient un caïmacan comme les Maronites, beaucoup plus nombreux : on traitait avec les églises et non avec les populations. Lord Dufferin appliquait à toutes les populations les principes de la tolérance occidentale, et substituait l’idée et les droits du nombre à l’idée et aux droits d’un culte particulier. Malgré ses principes philosophiques, la France eût répugné à cette dénationalisation de l’Orient chrétien. Nous trouvons très simple en Occident de compter la population et non les sectes, d’accorder une plus grande part de suffrages à cent cinquante mille citoyens qu’à vingt-cinq mille. Que dirait-on si on nous proposait de voter par églises ou par communes et non par tête? En Orient, nous classons la population d’après d’autres principes. Les habitans sont agrégés les uns aux autres par leur culte et par leurs rites; ils font corps par églises. Lord Dufferin changeait tout cela. « Je suis tout à fait persuadé, écrit-il le 14 novembre à sir H. Bulwer, que lorsqu’on a à traiter avec une grande population où les opinions religieuses sont différentes, mais où la langue, les mœurs, les habitudes et les pensées se ressemblent complètement, le principe de la fusion doit plutôt être adopté que celui de la séparation comme règle générale de gouvernement. La croyance religieuse ne doit point devenir une expression géographique, une règle pour localiser les populations. Un gouvernement sage doit amener ses sujets de sectes diverses à subordonner leurs différences théologiques à leurs conformités civiles [1]. » Ces règles de gouvernement, qui sont pratiquées en France, pouvaient-elles l’être en Syrie? L’opinion religieuse et libérale en France se serait alarmée de cette réunion de toutes les sectes en une seule société sous l’autorité suprême d'un musulman; elle n’aurait pas cru à la justice et à l’égalité de la tolérance mahométane. Elle aurait eu raison de douter, étant instruite par l’expérience même des massacres de Syrie.

Voilà quelques-unes des raisons qui faisaient que la France eût su très mauvais gré à son gouvernement d’adopter le plan de lord Dufferin. S’il y avait de si bonnes raisons de rejeter le plan de lord

  1. Documens anglais, p. 229, n° 190.