Page:Revue des Deux Mondes - 1861 - tome 36.djvu/951

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manger son dîner et lui emprunter ses bottes. Sa femme, qui a toute l’éducation du temps, est parfaite cuisinière, sait presque lire, excelle dans les conserves, et conte à table l’histoire et les mérites de chaque plat. Ses filles aspirent à l’élégance et confectionnent des eaux de toilette dans la poêle à frire. Son fils Moïse se fait duper à la foire, et vend le poulain moyennant un assortiment de lunettes vertes. Lui, Primrose, composé des traités, que personne n’achète, contre les secondes noces des ecclésiastiques, écrit d’avance dans l’épitaphe de sa femme qu’elle fut la seule femme du docteur Primrose, et, en manière d’encouragement, encadre sur sa cheminée ce morceau d’éloquence. Cependant ce ménage va son petit train ; les filles et la mère régentent un peu le père de famille ; il se laisse faire en bon homme, lâche tout au plus de loin en loin quelque innocente raillerie, s’arrange dans, sa nouvelle ferme avec ses deux chevaux, Blackberry à l’œil vairon et l’autre qui n’a pas de queue. « Rien ne pouvait surpasser la propreté de mes petits enclos ; les ormes et les haies étaient d’une beauté inexprimable… » Notre maison « était située au pied d’une colline en pente, avec un beau taillis qui l’abritait par derrière et une rivière babillarde par devant. D’un côté une prairie et de l’autre une pelouse… Elle n’était que d’un étage et couverte de chaume, ce qui lui donnait un air très gentil. Les murs en dedans étaient soigneusement blanchis à la chaux… Quoique la même chambre nous servît de parloir et de cuisine, cela ne faisait que la rendre plus chaude. D’ailleurs, comme elle était tenue avec une extrême propreté, les plats, les assiettes, les cuivres étant bien nettoyés et tous déposés en rangées brillantes sur les rayons, l’œil était agréablement flatté et n’avait pas besoin d’un plus riche ameublement. » Ils fanent en famille, vont s’asseoir sous le chèvrefeuille pour boire une bouteille de vin de groseilles ; les deux filles chantent ou les petits garçons lisent, et les parens s’amusent à regarder le champ qui descend sous leurs pieds plein de clochettes bleues et de centaurées. « Encore une bouteille, Déborah, ma chère, et toi, Moïse, une bonne chanson. Quels remercîmens ne devons-nous point au ciel pour nous avoir accordé ainsi la santé, la tranquillité, l’abondance ! Je me sens plus heureux maintenant que le plus grand monarque de la terre. Il n’a pas un coin du feu pareil, ni autour de lui des visages si gais. »

Voilà le bonheur moral. Le malheur ici ne l’est pas moins. Le pauvre ministre a perdu sa fortune, et, transporté dans une petite cure, il est devenu fermier. Le squire du voisinage séduit et enlève sa fille aînée ; le feu prend à sa maison, il à le bras brûlé jusqu’à l’épaule en sauvant ses deux petits enfans. Il est mis en prison, pour dettes, parmi des brutes et des coquins qui jurent et