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de daims et de cerfs qui s’élève à deux mille têtes ; mais ce que j’aime encore plus à Badminton, c’est une libéralité traditionnelle qui se traduit par cette devise : mihi et vobis.

Une telle devise exprime en deux mots la charité britannique, charité bien ordonnée, qui commence par elle-même, mais qui songe aussi aux autres. Une des pratiques de cette maxime est que tout voyageur qui passe devant le château a droit, dans une des salles, à un plat de viande et à un verre de bière, s’il éprouve le besoin de se rafraîchir. À l’intérieur de cette riche habitation, tout parle d’un antique divertissement qui s’est en quelque sorte perpétué comme une tradition de famille. De vieilles peintures racontent sur les murs du château les événemens passés de la chasse, donnent les portraits de plusieurs chasseurs distingués dans leur temps, comme aussi ceux des chiens et des chevaux engagés à la poursuite du cerf. Il y a environ un demi-siècle, durant la minorité du cinquième duc de Beaufort, cette meute de chiens pour chasser le cerf (stag-hounds) fut convertie en une meute de chiens pour courir le renard (fox-hounds). Depuis ce temps-là jusqu’à ce jour, les chenils de Badminton (Badminton kennels) ont toujours été entretenus avec une magnificence princière. Quoique le duc de Beaufort soit incontestablement un des premiers sportsmen de l’Angleterre, ce n’est pourtant point dans la résidence toute moderne de Badminton que nous nous arrêterons pour donner une idée des mœurs et des préparatifs de la chasse. La noble science étant une tradition du moyen âge, c’est dans un vieux château de la vieille Angleterre qu’il convient de chercher le théâtre de nos études.

Berkeley Castle m’avait été signalé comme une des rares demeures baroniales qui ont conservé leur caractère primitif dans la Grande-Bretagne. Étant parti en voiture d’Olveston vicarage, je traversai sur mon chemin Thornbury, une petite ville avec une ancienne et jolie église. Là, je visitai la demeure d’un grand amateur de chasse, M. Howard, qui passe l’été dans le nord de l’Angleterre et l’hiver dans le Glocestershire, à Grestow Castle. Cet ancien château a été tout dernièrement retouché, mais avec goût et de manière à conserver scrupuleusement le style de l’architecture qui florissait entre le moyen âge et la renaissance. Il appartenait autrefois à Edouard, duc de Buckingham, qui, par son caractère hautain et indépendant, s’attira la haine du cardinal Wolsey. Le duc un jour présentait après le dîner et à genoux, selon la coutume, le bassin au roi pour que celui-ci se lavât les mains. Quand le roi eut fini et qu’il se fut éloigné, le cardinal, par manière de badinage, trempa sa main dans le bassin, tandis que le duc était encore agenouillé. Ce dernier regarda la plaisanterie comme un affront, et, se levant