Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 38.djvu/142

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d’Hereford, avait envoyé aux geôliers d’Edouard II ces mots énigmatiques : Eduardwn occidere nolite timere bonum est ; ce qui voulait dire, selon la ponctuation : « Ne craignez point de tuer le roi Edouard, c’est une bonne action, » ou bien, au contraire, « ne tuez point le roi Edouard, il est bon de s’en abstenir. » Or le subtil évêque n’avait mis ni points ni virgules, espérant échapper par ce subterfuge à la responsabilité de l’acte, quel qu’il fût, et se laver ensuite les mains du sang qui aurait été répandu.

Tout en ne regrettant point ma visite à Berkeley Castle, je sortis du vieux château le cœur opprimé par un sentiment de tristesse. Que doit être, me disais-je, l’existence journalière dans ces vieux murs hantés par les souvenirs et par les ombres du passé, sous ces plafonds assombris par la majesté séculaire de l’ennui, au milieu de ces raides portraits de famille, de ces meubles d’un autre âge qui ont vu passer des générations, et de ces objets de toilette qui semblent attendre des revenans ? Je comprends très bien que, fatigués de vivre avec les morts, avec l’histoire, avec la monotone et imposante figure des siècles, les seigneurs anglais cherchent des distractions au dehors dans un exercice violent et consacré par l’usage. Il est bien vrai que Berkeley Castle ne saurait être considéré aujourd’hui comme un type des habitations de la noblesse britannique : bien peu d’anciennes familles ont conservé intacte leur antique demeure baroniale ; mais n’est-ce point en tout cas de ces vieux nids de pierre que la chasse est sortie à l’origine, ainsi que le faucon qui prend son vol ? Je demandai donc à visiter les chenils, kennels ; c’était même le but principal de mon voyage. Selon le langage des docteurs de la noble science, un bon chenil est le fondement de la chasse. Les plus renommés en Angleterre sont ceux du duc de Rutland, du duc de Beaufort, des comtes Yarborough et Fitzwilliam. Les meutes de chiens qui les illustrent ont été transmises dans ces quatre familles de père en fils depuis plus d’un siècle. De ces établissemens sont même sorties les autres meutes qui se trouvent aujourd’hui répandues dans la Grande-Bretagne. Les chenils du comte Fitzhardinge, seigneur de Berkeley, tiennent dans le nombre un rang très honorable ; ils sont situés à quelque distance du château, ainsi que les écuries pour la chasse. Sur la porte, je comptai vingt-sept tètes de renard, clouées et rangées avec symétrie ; ce trophée annonçait les exploits de l’année, et l’on n’était encore qu’au mois de septembre, c’est-à-dire presque à l’ouverture de la saison de la chasse, hunting season, qui commence au mois d’août pour finir au mois de mai de l’année suivante.

Je fus introduit dans les chenils par le gardien, homme de grande taille, armé d’un fouet qu’il ne quitte jamais, comme étant le signe