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ils semblent en général partager l’opinion d’un de leurs confrères, qui disait que les membres du corps humain n’étaient jamais si solides que quand ils avaient été souvent raccommodés.

Le huntsman a sous ses ordres deux whippers-in, fouetteurs de chiens. Ces deux auxiliaires doivent être avant tout de hardis cavaliers, et risquer à l’occasion avec leurs chevaux des courses foudroyantes. Cela veut dire, en termes de chasse, qu’il leur est permis, plus encore qu’aux officiers supérieurs, le master et le huntsman, de courir le danger d’être noyés ou de se rompre le cou. Leur place sur le champ de bataille est avec les chiens, qu’ils corrigent souvent d’une manière très brutale, et dont ils dirigent les mouvemens stratégiques. Le premier fouetteur, first whipper-in, se tient le plus souvent au milieu de la meute, et le second, second whipper-in, derrière elle. Il y a d’ailleurs deux systèmes qui divisent l’opinion des chasseurs : l’un qui consiste à laisser faire les chiens après avoir consulté le vent, et l’autre qui veut au contraire qu’on commande toutes leurs manœuvres. Les partisans de la première méthode s’appuient sur l’autorité de Beckford, qui a écrit que les chiens abandonnés à eux-mêmes tueraient rarement le renard. On a pourtant observé dans divers cas qu’ils en savaient sur certains points plus que les chasseurs eux-mêmes, et qu’ils n’avaient pas toujours besoin des avis du huntsman, ni des whippers-in, après une fausse course, pour reconnaître eux-mêmes leur erreur et pour changer de direction. Il y a ici, comme dans la science de la guerre, un point difficile à saisir et à fixer : c’est une question de goût, de tact et d’expérience. De jeunes huntsmen, jaloux de montrer leur talent, ne laissent aucune initiative à leurs soldats (ce sont les chiens que je veux dire), et les tiennent sans cesse sous la main. L’inconvénient de ce système porté à l’extrême est d’enlever aux chiens toute confiance en eux-mêmes. Ils apprennent ainsi à ne s’appuyer que sur le maître, tandis que c’est sur leur valeur et leurs instincts qu’ils devraient surtout se reposer. Aux yeux de tout chasseur enthousiaste, ce sont de nobles et puissantes créatures ; il règne parmi elles une rivalité qui n’exclut point le sentiment de la hiérarchie. Les chiens de chasse se connaissent entre eux, et semblent rendre hommage à la diversité des dons naturels. Vous les verrez, sur le champ de bataille, céder leur place par déférence à un autre chien qu’ils savent mieux faire qu’eux à un moment donné, quitte à reprendre ensuite leur rang, quand l’effet qu’ils voulaient produire a été atteint. Les hommes s’attribuent dans plus d’un cas leurs exploits, et quand j’entends dire aux chasseurs : « Nous avons tué vingt renards cette saison-ci, ou les chiens ont manqué le renard ce matin, » je me demande si les sportsmen ne ressemblent