Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 38.djvu/167

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huntsman les encourageait du geste, de la voix et de l’exemple. Il les appelait tous par leur nom et leur tenait un langage tout nouveau pour moi, mais qui leur semblait parfaitement familier. Un profond silence régnait parmi les chasseurs. Tout à coup un aboiement, sourd comme celui d’un chien qui rêve, partit de l’épaisseur d’une des broussailles ; à ce défi (challenge), d’autres voix canines répondirent comme autant d’échos, et furent suivies d’accens plus distincts. Ces aboiemens, le dernier surtout, proclamaient que le renard était trouvé. Il s’agissait maintenant de le forcer à sortir de ses retranchemens ; ce fut l’affaire de quelques minutes. Tally-ho ! tally-ho ! gone away ! (voi-le-ci allé ! s’en va, chiens, s’en va !) [1], s’écria le premier whipper-in sur une sorte de ton musical impossible à noter ; le huntsman sonne de la trompe, les chiens dispersés se réunissent en un corps d’armée, et tous les chasseurs, piquant des deux, partent à un galop d’enfer. Ici en effet commence la course.

C’étaient des cris, une mêlée, un tourbillon d’hommes, de chevaux et de chiens affrontant l’espace avec la fureur, du vertige. La meute surtout se montrait admirable d’élan, de discipline et de courage ; il était curieux de voir les chiens traînards regagner leurs rangs jusque sous les pieds des chevaux et souvent au risque d’être écrasés. Bientôt pourtant l’ordre s’établit, un ordre parfait, malgré l’impétuosité de la course. Cette ardeur elle-même ne tarda point à se ralentir un peu d’après les conseils du squire ; mais ici se présenta un autre genre de difficultés. J’avais espéré que le renard poursuivi nous conduirait à travers une belle plaine ouverte qui se déroulait paisiblement sur la droite ; dans sa malice, il se garda bien d’en rien faire, et nous attira tout au contraire sur un terrain inégal, entrecoupé à chaque instant de haies, de fondrières et de broussailles, d’où il comptait bien gagner la lisière d’un bois. Ces obstacles furent franchis d’un bond par les chiens, dont plusieurs roulèrent néanmoins les uns sur les autres au fond d’un fossé pour se relever aussitôt et reprendre leur élan. Leur exemple fut vaillamment suivi par les chevaux et les cavaliers, qui sautèrent comme des écureuils par-dessus toutes les clôtures. Pour quiconque n’est point accoutumé à cet exercice, il y a de quoi se rompre le cou à chaque minute. Heureusement quelques enfans guidés par l’appât du gain ouvraient les barrières dé bois qui divisent les propriétés, afin de laisser passer l’arrière-garde des cavaliers maladroits. Je me rangeai tout de suite, je l’avoue, parmi ces derniers, car c’est tout ce

  1. La vieille formule française que nous citons répond au tally-ho des Anglais. Dans ces mots : s’en va, chiens, s’en va, ou sous-entend le renard. C’est lui qui part, et on exhorte les chiens à le suivre.