Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 38.djvu/168

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


que je pouvais faire que de me tenir en selle sur un semblable terrain et au milieu d’une course si précipitée. Le cheval que mon ami le sportsman m’avait prêté pour la circonstance était, à l’entendre, doux comme un mouton : soit ; mais il y avait beaucoup trop en lui de la nature des moutons de Panurge, car, voyant sauter les autres, il voulait toujours sauter lui-même. J’avais, il est vrai, devant les yeux, pour m’encourager, l’exemple d’un gros fermier qui, malgré son poids, semblait ne rien craindre ; il bondissait sur la selle d’une manière effrayante à chaque tour de force qu’essayait son cheval ; puis, comme les montagnes soulevées par un tremblement de terre, il retombait invariablement sur sa base. Quoique distancé par l’avant-garde des chasseurs, je n’en suivais pas moins la chasse d’assez près pour en saisir les principaux détails. Je voyais les chiens courir sur une hauteur ; leurs langues, qui flottaient en quelque sorte au vent comme des chiffons rouges, annonçaient à la fois la fatigue, l’ardeur et la soif du sang. Tout à coup ils s’arrêtèrent ; le mouvement de leurs queues trahissait l’inquiétude d’avoir perdu le renard. Le huntsman, d’accord avec les whippers-in, après avoir consulté le vent, changea un peu la direction de la meute, ce qui ramena la chasse de mon côté. Au moment où les hommes escaladèrent pour revenir sur leurs pas les obstacles qu’ils avaient déjà franchis tout à l’heure, je vis distinctement à distance un des sportsmen tomber de cheval en sautant par-dessus un fossé, et, comme je ne le vis point se relever, il était à croire qu’il avait reçu une blessure grave. J’en avertis un de mes voisins qui fit semblant de ne point m’entendre. À la chasse au renard, on ne s’arrête point pour ces misères-là. Comme le terrain sur lequel nous nous trouvions maintenant était une grande plaine unie, je donnai plus de liberté à mon cheval, qui partit ainsi qu’un trait, et alla rejoindre le groupe des autres chevaux, avec lesquels il semblait avoir à cœur de mesurer ses forces. Le paysage vu ainsi, au galop d’un hunter, prend un aspect singulier avec les grands arbres dépouillés qui passent devant vous comme des fantômes, les groupes de gypsies qui s’appellent les uns les autres sur les hauteurs en se montrant du doigt la direction du renard, puis de loin en loin un cabaretier qui accourt sur le bord de la route avec un visage rayonnant, comme s’il espérait que le renard sera tué dans le voisinage (ce qui ferait vendre son ale et son eau-de-vie), ou bien qu’un des chasseurs s’enfoncera une côte dans le prochain ravin. — Après tout, autant là qu’ailleurs ! Son espérance passe avec la cavalcade, autant en emporte le vent.

« En avant ! en avant ! entendis-je résonner à mes oreilles ; le renard aura du bonheur cette fois s’il échappe, les chiens le tiennent.