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remontrances des officiers de la chambre des comptes, un des plus remarquables par la vigueur des idées et du langage. En choisissant un pareil homme pour son fondé de pouvoirs, le duc avait montré la même générosité qu’en provoquant l’établissement de l’assemblée provinciale, qui ne pouvait manquer de mettre des bornes à son autorité et peut-être à ses revenus.

C’est qu’en effet Jules Mancini-Mazarin, duc de Nivernais, ministre d’état, pair de France, grand d’Espagne de première classe, l’un des quarante de l’Académie française, membre honoraire de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, était un des plus bienfaisans et des plus éclairés dans ce groupe de grands seigneurs libéraux qui formait le cortège du roi Louis XVI. Dès l’âge de dix-huit ans, il avait fait bravement la guerre ; il remplit ensuite avec éclat trois grandes ambassades, à Rome, à Berlin et à Londres, où il négocia et signa la paix de 1763. Ce n’était toutefois ni vers la vie des camps ni vers les splendides exils de la diplomatie que le portait sa pente naturelle. Poète aimable et homme du monde accompli, il aimait mieux vivre à Paris, dans cette société polie où il brillait par la grâce exquise de son esprit et de ses manières. Il composait des fables et des poésies fugitives dans ce style facile et négligé, mais plein d’aisance et d’enjouement, que Voltaire avait porté à sa perfection, et il les lisait admirablement. Comme son ami le maréchal de Beauvau, que Marmontel appelait un excellent académicien, il prenait fort à cœur ses devoirs académiques. Les recueils du temps sont pleins de ses discours et de ses lectures ; ce fut lui qui reçut Condorcet, l’abbé Maury, Target et plusieurs autres. Né en 1716, il avait alors soixante-douze ans et portait légèrement le poids des années. De cruelles épreuves assaillirent sa vieillesse. Sans héritiers mâles, il avait vu mourir le premier de ses gendres, le comte de Gisors, sur le champ de bataille de Crevelt ; il vit finir plus misérablement le second, le duc de Brissac, gouverneur de Paris, assassiné à Versailles au mois de septembre 1792. Comme le duc de Charost, il refusa d’émigrer. Dépouillé de ses biens, jeté en prison et destiné à l’échafaud, il consolait sous les verrous, par des vers pleins d’une douce philosophie, ses compagnons de captivité. Rendu à la liberté après le 9 thermidor, le citoyen Mancini, car c’est ainsi qu’on l’appelait alors, fut nommé président du collège électoral de la Seine et faillit être élu au corps législatif. Il mourut en 1798, à quatre-vingt-deux ans, après avoir fait sur lui-même ce dernier quatrain :

Je verrai Minos sans effroi ;
Que peut-il reprendre en ma vie ?
Le devoir fut ma seule loi,
Être aimé fut ma seule envie.