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construction. Cette vente avait produit 850,000 livres, elle fournit environ le tiers de la dépense. Les terrains achetés servirent à bâtir des hôtels qui font encore l’ornement de Bordeaux.

Un immense commerce rendait possible tout ce luxe. La seule île de Saint-Domingue, la plus riche des colonies, alimentait un va-et-vient annuel de 200 millions, dont Bordeaux prenait la plus grande part. Le récent traité avec l’Angleterre venait de donner un nouvel essor à cette prospérité. En 1789, l’exportation totale des vins atteignit 120,000 tonneaux. Le port était sans cesse sillonné de navires. Louis XVI venait même d’y établir une ligne de paquebots transatlantiques ; un arrêt du conseil, du 16 juillet 1786, portait que vingt-quatre bâtimens, nommés paquebots du roi, feraient à l’avenir un service régulier entre la France et les deux Amériques ; les deux ports désignés pour les recevoir étaient Bordeaux et Le Havre. Les premiers partirent dans les premiers mois de 1787, et les départs se succédèrent tous les quinze jours jusqu’au moment où tout s’arrêta.

Pour célébrer ces nouveaux progrès, on avait projeté des embellissemens nouveaux. Le fort du château Trompette, cette bastille de Bordeaux, venait d’être cédé par le roi à une compagnie de spéculateurs qui le démolissaient pour mettre à la place un vaste et magnifique quartier. « J’ai vu les plans, dit Arthur Young, et si on les exécute, ce sera le plus beau développement qu’ait reçu aucune ville en Europe. » Dans le discours prononcé par M. de Calonne à l’ouverture de l’assemblée des notables, le ministre citait avec orgueil cette entreprise parmi celles qui devaient illustrer le règne : « La superbe place qui s’érige à Bordeaux, sur les ruines d’une inutile forteresse, procurera un des plus beaux points de vue de l’univers. » Ces mots n’avaient rien d’exagéré ; le plan, dû encore au génie de l’architecte Louis, consistait en une place demi-circulaire de cent cinquante toises de diamètre, où treize rues, dont chacune portant le nom d’un des nouveaux états de l’Amérique du Nord, devaient déboucher par treize arcs de triomphe ; au milieu devait s’élever une colonne de cent quatre-vingts pieds de haut, surmontée de la statue du roi et nommée la colonne Ludovise en souvenir de la colonne Trajane [1]. Cet ensemble monumental, se déployant le long du port, en face du fleuve chargé de navires, aurait présenté en effet un coup d’œil sans rival.

Devant ces splendeurs de sa capitale, le reste de la province disparaissait un peu. On ne peut pas dire cependant que tout y fût négligé. La culture de la vigne se répandait rapidement, et le

  1. La colonne de la place Vendôme, élevée plus tard, n’a que cent trente pieds.