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la même rente parfois pendant plusieurs générations successives[1]. Grâce aux habitudes, aux sentimens qui dominent, le propriétaire est moins âpre à élever le fermage, et comme il ne doit pas, à terme fixe, renouveler le bail, rien ne l’avertit qu’il est temps de profiter de la plus-value de ses terres. Des circonstances défavorables à l’agriculture se présentent-elles, il sera le premier à offrir une diminution sur le prix de location, comme l’ont fait beaucoup de grands propriétaires lors de l’abolition des lois sur les céréales, due à l’initiative de sir Robert Peel. À cette époque, pour déterminer d’une manière équitable le taux de la rente, un grand nombre de land-lords proposèrent de la faire fixer par des experts désignés par les deux parties. Dans ses Lettres sur l’agriculture anglaise, M. Caird cite plusieurs de ces riches propriétaires qui, après avoir prélevé sur le revenu considérable qu’ils touchent de quoi suffire à leurs besoins, consacrent tout le surplus à améliorer les conditions d’exploitation de leurs estates et le sort de ceux qui les habitent, à ouvrir des routes, à rebâtir les cottages, à élever des églises et des écoles, à drainer les parties humides, à faire en un mot tout ce que ferait un administrateur intelligent qui n’aurait d’autre souci que d’employer le produit net au profit du bien-être de tous et de la prospérité du district. Dans ces domaines privilégiés, c’est comme si la commune disposait du revenu de tout son territoire et le faisait servir tout entier à y favoriser la production de la richesse. Si ce sont là des exceptions, du moins on peut lire à chaque instant dans les feuilles anglaises les comptes-rendus de ces banquets annuels offerts tantôt par les locataires au propriétaire, tantôt par le land-lord à sa tenantry[2], et l’on trouve dans ces fêtes rurales la manifestation de relations et de sentimens très différens de ceux qu’on rencontre en général sur le continent. Sans doute tous les maîtres ne ressemblent pas à ces land-lords modèles, et à côté de ceux-là il en est d’autres, ou obérés, ou avides, qui, dans leur besoin

  1. Sur les terres du duc de Cleveland par exemple, les mêmes familles occupent les mêmes fermes depuis le temps d’Elisabeth. — Voyez Caird, Letters on Agriculture in England.
  2. C’est ainsi par exemple que nous trouvions récemment dans les feuilles anglaises le compte-rendu du banquet annuel offert par la douairière de Londonderry à ses fermiers irlandais. La marquise avait bravé les fatigues d’un long et difficile voyage pour présider à la fête, et elle prit la parole pour répondre au toast porté par l’un des tenanciers. Après avoir constaté les bons effets de ces réunions, elle résume les progrès accomplis et indique ce qui reste encore à faire. Elle remercie ses locataires du concours qu’ils ont prêté à l’achèvement des routes qu’elle a fait construire. Énumérant ensuite les nouvelles écoles qu’elle a fait bâtir, elle se félicite de voir qu’elles sont de plus en plus suivies, et ajoute que si désormais les enfans ne reçoivent pas une bonne instruction, ce sera uniquement la faute des parens. — Les applaudissemens prolongés des tenanciers accueillirent ce discours, où leurs besoins intellectuels et matériels étaient également passés en revue.