Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 39.djvu/45

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Les deux champions tirent maintenant au sort pour savoir quelle place chacun d’eux occupera dans le ring cette dernière circonstance n’est point du tout indifférente, car un grand désavantage s’attache quelquefois à celui qui reçoit dans les yeux le vent, la poussière ou le soleil; on nomme alors des arbitres, umpieres, et toutes les formalités étant remplies, les lutteurs se dépouillent de leurs habits pour se montrer nus jusqu’à la ceinture. Cette cérémonie manque rarement d’exciter dans la masse des spectateurs un mouvement d’enthousiasme, tant l’exercice et le training ont développé sur les bras et les épaules de ces hommes des amas de muscles, qui, pour la dureté et la saillie, ressemblent à des os recouverts d’une peau mince. Les curieux, qui ont quelquefois payé jusqu’à 10 shillings leur place sur le gazon, se tiennent maintenant assis à environ six pieds en dehors du ring, et forment un cercle autour du cercle, — sorte de serpent plusieurs fois enroulé sur lui-même. Quelques minutes se sont écoulées entre le moment où les pugilistes se sont serré la main et celui où ils prennent leur position: une seconde de plus, et le combat s’engage. Homme contre homme, bras contre bras, poing contre poing, ils frappent, parent ou reçoivent les coups avec une violence qui est d’abord plus ou moins modérée par la présence d’esprit et le grand empire qu’ils ont appris à exercer sur eux-mêmes. La première ronde, c’est-à-dire la première attaque, se trouve généralement consacrée par les boxeurs à faire connaissance avec le système, les forces et les ressources de leur antagoniste. Après un court repos, les rondes succèdent aux rondes, et les coups de poing retentissent sur la chair ferme, comme des coups de marteau sur l’enclume. Je n’ai assisté qu’une seule fois à ce spectacle révoltant, et cela bien moins par goût que pour connaître la vie anglaise sous un de ses aspects les plus caractéristiques. Il faut pourtant avouer qu’on ne peut voir un de ces défis à la lutte (fighting matches) sans concevoir l’excitation des Anglais et l’enthousiasme qui les anime en présence du ring. Saint Augustin raconte l’histoire d’un jeune chrétien qui, forcé d’assister à un combat du cirque, avait obstinément tenu les paupières baissées jusqu’au moment où un cri poussé par l’un des gladiateurs lui fit ouvrir les yeux : il avait vu, il fut perdu, et devint, à partir de cet instant-là, un des sectateurs les plus passionnés de ces scènes sanglantes. Eh bien ! le ring exerce une fascination à peu près semblable. J’avais à côté de moi un jeune Anglais qui pouvait avoir dix-sept ans, blond avec des yeux bleus, et que j’avais remarqué avant la lutte à cause de son air de grande douceur. A peine les coups de poing commencèrent-ils à pleuvoir sur les chairs meurtries, que ses regards prirent une expression de curiosité féroce. Comme il remarquait pourtant ma surprise : «C’est horrible, s’écria--