Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 40.djvu/876

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et considérables, qu’il faut laisser parler à leur tour. « La race, disent-ils, n’est rien pour rendre compte de ce qui se passe chez un peuple, de son caractère et de ses destinées : la loi est tout. Qui dit race dit un mot vide de sens, ou du moins se paie d’une explication superficielle pour échapper à l’étude laborieuse de l’effet des institutions sur le moral des peuples. Laissons là cette étiquette sous laquelle il n’y a rien. Savez-vous ce qui fait en Angleterre tant d’énergie et de vitalité ? C’est que le législateur s’abstient, c’est qu’il livre à elles-mêmes les personnes et les choses, c’est que l’ingérence officielle, l’intervention réglementaire, le patronage et la tutelle de l’état ne sont pas de mise en ce pays. La conséquence en est précieuse. Dans ce délaissement d’en haut, dans cette occasion incessante que l’état lui laisse, le pays s’assiste lui-même et déploie hardiment toutes ses forces : un exercice où il a bientôt pris les qualités qui tiennent aux œuvres, volonté, audace, obstination, confiance exclusive en soi-même. Voilà comme grandissent les nations ! l’état se retirant, tout aussitôt la nation paraît, se dilate et pour ainsi dire se virilise, ainsi qu’il convient parmi des êtres qui ont des forces, qui ont des besoins et qui apparemment vont se servir des unes pour satisfaire les autres, si rien d’extérieur et d’artificiel ne vient usurper cette fonction et troubler cette nature, cette harmonie des choses. »

Tout cela, vous l’avez sûrement entendu dire et redire, au point même d’en être un peu rassasié. Pour ma part, plus je pénètre dans cette doctrine (car c’en est une et fort éprise d’elle-même), moins j’y crois : j’ai cessé même de la trouver spécieuse. Quelle apparence en effet qu’un homme ou qu’un peuple soit d’autant plus actif qu’il est moins excité à agir et moins assisté dans son action ? C’est, à mon sens, une étrange façon d’entendre l’homme et l’histoire. Est-ce que vraiment nous ressemblons à cette théorie ? Je me demande ce qui nous détermine à agir : tout d’abord il me semble que c’est la faculté dont nous sommes plus ou moins doués à cet effet, la trempe plus ou moins forte de nos ressorts volontaires et musculaires. Telle activité, tels actes : le fond est surtout ce qui détermine les produits, et les phénomènes se proportionnent à la substance dont ils émanent. On me dira peut-être que je commets un truisme énorme ; mais la faute est au sophisme que je combats : il vaut encore mieux affirmer l’évidence que la nier. Quand le malade imaginaire répond que l’opium fait dormir quia habet viriutem dormitivam, vous souriez ; mais si par hasard il répondait que ce spécifique a son effet parce qu’il laisse les gens libres de dormir,… où s’arrêteraient vos épaules ? Le naturel, voilà tout d’abord ce qu’il faut classer au plus haut de nos impulsions.

Je trouve en second lieu, pour déterminer nos actes, l’appui et