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mettre en garde contre ses aveux. Ailleurs le juge peut bien charger à fond l’accusé, puisque celui-ci sera défendu à outrance par un conseil dont c’est la mission légale, et qui fera valoir en faveur du plus scélérat, du plus parricide, toutes les excuses de la misère, de l’inéducation, de l’inexpérience, des entraînemens du bel âge ! Ces façons feraient scandale parmi les Anglais, où il est entendu que le citoyen ne doit être ni vexé ni assisté par la puissance publique.

Mais il faut citer un autre échantillon de cette prodigieuse liberté, et surtout il faut bien se dire qu’à ce régime tout n’est pas profit pour l’individu. Voici ce que raconte, sans songer le moins du monde à la question qui nous occupe, un témoin qu’on ne récusera pas, lord Duffèrin, dans ses Lettres sur les régions polaires. Quelques armateurs anglais imaginent une spéculation qui est de construire des bâtimens à vapeur pour remonter les fleuves de l’Australie, pour pénétrer dans l’intérieur de ce continent encore inconnu il y a dix ans. On voit tout d’abord quel est le problème : il faut de petits bâtimens, propres à une navigation fluviale, capables toutefois d’une traversée des plus longues et des plus hasardeuses. On trouva, en les payant bien, je suppose, les équipages qu’il fallait pour ces cinq navires Or un seul arriva à grand’peine, mais enfin à bon port, se vendit admirablement et couvrit les frais de l’affaire ; on n’entendit jamais parler dès quatre autres… Que voulez-vous ? Dans le pays où cela s’est passé, l’industrie est libre, les conventions sont libres, permis à chacun de spéculer à sa manière et d’amorcer comme il l’entend sa spéculation. La vie des hommes n’est peut-être pas chose à traiter avec si peu de façons, cet enjeu paraît excessif ; mais il ne s’agissait que de marins : nihil tam capax fortuitorum quant mare. Cela me rappelle cet indulgent commentaire d’un historien sur la journée du 10 août : D’abord c’étaient des Suisses

Si des lois nous passons aux mœurs, le spectacle est le même. Tout y dépose d’un individualisme profond et imperturbable. Les champs, les voyages, c’est-à-dire la solitude et l’espace, voilà ce qui attire l’Anglais. Dans les villes, à chacun sa maison ; hors de la maison, à chaque convive sa table isolée et cloîtrée pour ainsi dire. La stalle qu’il donne à ses chevaux dans l’écurie, l’Anglais la veut pour lui-même. Pourtant il faut bien se rencontrer, se coudoyer dans certains lieux, spectacles, promenades, courses, gares de chemins de fer, bals publics. Là et ailleurs, point ou peu de ces précautions qui abondent parmi certains peuples gardés à vue jusque dans leurs plaisirs. Véritablement il n’y a pas moyen de se croire en France, quand même il n’ y aurait autour de vous que conversations françaises et paysages normands, ce qui n’est pas rare de l’autre côté du détroit.