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plusieurs raisons. Il y a d’abord un certain fonds d’identité humaine qui supporte toutes les races ; il y a ensuite et surtout les accidens historiques ou économiques qui viennent troubler le jeu des instincts et traverser la fructification des races.

Si deux nations, deux races différentes nous apparaissaient et pouvaient être étudiées au même âge de civilisation, avec la même histoire, au même degré de richesse, la différence des races éclaterait dans toute sa crudité ; mais il n’en est pas ainsi : ces données extérieures sont variables et inégales, avec cet effet d’apporter quelque déviation ou quelque relief aux destinées qui semblent contenues dans le naturel des peuples.

Ce n’est pas la France qui la première abolit la traite des noirs et racheta ses esclaves : cet exemple nous est venu de l’Angleterre. C’est que la France, plus portée par son génie vers cette proclamation du droit humain, en était moins capable par son éducation. Quand l’Angleterre mit la main à cette œuvre, la main du second Pitt, elle était libre, depuis environ deux cents ans, d’une liberté politique et religieuse dont l’usage et l’abus, dont les convictions et les déclamations devaient cueillir plus tôt un fruit plus naturel peut-être au génie de la France. Plus âgée que la nôtre, la civilisation anglaise fut la première par cela même à rencontrer ce problème : un de ces cas où la serre vaut bien le climat.

La race individualiste a une autre chance, une autre manière de corriger son individualisme, qui est l’aristocratie. Comme elle est folle de son passé, parce qu’il est une partie d’elle-même, c’est son bon plaisir de conserver les traditions, les pouvoirs, les fortunes, les familles, qui lui représentent ce passé. L’Angleterre en use avec tout cela comme avec ses dynasties, gardant quelque chose du pouvoir féodal dans ses juges de paix et dans le droit d’aînesse, tout comme elle retient quelque chose du sang des Stuarts dans les Brunswick. De là une certaine élévation de l’individualisme.

Le degré de richesse où un pays est parvenu, quoique cette influence soit moindre que les influences signalées tout à l’heure, est à prendre en certaine considération. Vous verrez peut-être chez un peuple qui excelle à créer des capitaux un certain empressement vers les choses de philanthropie et de bien public : routes, écoles, hôpitaux. Il est assez naturel que les œuvres ressemblent aux facultés, il l’est encore plus que les enrichis s’assimilent, en faisant acte de patronage, aux riches et aux nobles.

C’est ainsi que l’individualisme se tempère parmi les Anglais sous des accidens faits pour l’ennoblir et l’épurer. Il arrive d’ailleurs en ce pays que l’état y acquiert par la force et la conspiration des choses tous les pouvoirs dont il se soucie le moins, et que la société lui refuserait, si elle était libre d’en user ainsi. Cela tient à une loi qui