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la superstition sont les inconvéniens. Acceptons les choses dès qu’elles sont justes et utiles dans certaines limites, sans nous inquiéter de leur aptitude logique à franchir ces limites. Cette tendance est sans danger : la nature humaine, la jurisprudence sociale sont là, pleines de principes et de précédens qui feront place au nouveau-venu, mais sans abdiquer devant lui.

Qu’est-ce que viendrait faire la logique dans les choses sociales ? La société n’est pas la science pour suivre partout où ils mènent, pour appliquer à outrance les principes qui la constituent. Comme ces principes sont divers, mais également nécessaires, il n’y a pas de science sociale, mais un art social, qui est de les faire vivre ensemble, émoussés les uns par les autres. Il est consolant, il est encourageant de penser combien l’on peut émettre de principes détestables et ineptes qui ne tirent pas à conséquence. Voyez la loi des pauvres, telle que nos voisins l’ont pratiquée si longtemps. C’était le droit à la paresse, dont ce pays toutefois n’a été ni énervé ni ruiné. Cette loi des pauvres, pour le dire en passant, est le communisme des Anglais, quelque chose, il faut croire, qui a sa place dans toute société : seulement chez eux le communisme est cantonné, concentré dans cette mesure, tandis que chez nous il se détaille et se répand un peu partout. À ce titre, il n’est pas plus alarmant ici que de l’autre côté de la Manche, il est même moins dispendieux ; mais, comme il apparaît à chaque pas, il marque nos institutions d’un caractère très prononcé, très visible : on croit y apercevoir une façon toute particulière d’entendre la société.


IV

La vérité est que parmi le peuple centraliste, avec cette idée du droit toujours présente, l’état, qui en est l’organe, se déploie à plus d’un titre, tantôt pour cause de police, tantôt pour le bien commun. De là tous les impôts et tous les services publics que nous avons énumérés tout à l’heure. Cela fait une société où le lien social est plus serré, soit par des bienfaits, soit par des contraintes.

Que voulez-vous ? l’esprit français aspire à réaliser la loi morale tout entière, laquelle prescrit le bien et ne se borne pas à défendre le mal. Il a deviné Kant et sa fameuse théorie des devoirs de justice et des devoirs de vertu. Telle est l’insigne différence qui le sépare des races individualistes. Celles-ci ne vont pas abolir la morale et refuser cette âme à leurs institutions ; mais elles la réduisent de moitié, ne mettant dans leurs lois que le précepte qui interdit la malfaisance. Voilà une différence fortement tranchée et qui paraît volontiers dans mainte application ; mais, à tout prendre, la différence des choses ne répond pas à celle des instincts, et cela pour