Page:Revue des Deux Mondes - 1862 - tome 42.djvu/353

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— Mon sage frère aîné est donc un lettré ? demandai-je à demi-voix en m’inclinant trois fois.

Le Chinois se redressa, et me rendit mes trois saluts avec une politesse empressée. — Votre frère cadet n’a jamais été qu’un simple bachelier sans emploi, aujourd’hui marchand de thés, China-Bazar, n° 10, à l’enseigne du Dragon d’Or ; son nom est Long-tou.

— Comme vous, respectable Long-tou, lui dis-je à mon tour, je suis un siéou-tsay (bachelier) sans emploi. Voudriez-vous avoir l’obligeance de me traduire une histoire qui se trouve dans votre livre et que j’ai étudiée en Europe ?

— Laquelle ? demanda le Chinois.

— La cinquième, je crois, celle qui a pour titre l’Esprit de la Montagne, une belle histoire morale…

— Ah ! fit le Chinois en riant, vous autres gens de l’Occident vous avez la manie de vouloir connaître tout ce qui se dit et tout ce qui s’écrit aux quatre coins de la terre ? Quel plaisir trouvez-vous à entendre un conte bon tout au plus à réjouir des Tartares ignorans ?

— C’est que nous sommes des peuples jeunes, et nous ne possédons point la haute sagesse qui distingue les fils des Han !…

Le Chinois cligna de l’œil et me fit un salut. — L’histoire que vous désirez entendre, ajouta-t-il, est si connue, que j’aime autant fermer le livre et vous la raconter de mémoire. Daignez vous asseoir à mes côtés.

Il appuya ses coudes sur ses genoux et commença en ces termes :


Aux environs de la ville de Moukden, qui fut le berceau des empereurs mandchoux, vivait, il y a moins d’un siècle, un jeune Tartare du nom de Moudouri. Dans la langue du pays, Moudouri signifie dragon ; c’était un surnom qu’on lui avait donné à cause de sa passion pour la chasse. Monté sur un petit cheval couleur de feu et si rapide qu’on eût dit qu’il avait des ailes, l’intrépide chasseur parcourait en toute saison les plaines et les montagnes de la Mandchourie. Il méprisait les travaux des champs, et laissait en friche le petit héritage qu’il avait reçu de ses pères. Rarement Moudouri se montrait dans les villages groupés au centre de la plaine d’Omokho ; il se plaisait à errer au sein des solitudes profondes, à gravir les rocs escarpés, à s’aventurer au milieu des précipices et des cavernes hantées par les bêtes fauves. Ce qu’îl avait à souffrir des intempéries de ces âpres contrées pendant les mois d’hiver, lui seul le savait. Lorsque les montagnes, couvertes de neige du sommet à la base, n’offraient plus à l’œil qu’un immense entassement de glaces abruptes, quand les cascades gelées restaient silencieuses et suspendues au-dessus des abîmes comme des blocs de marbre blanc, Moudouri allait se blottir au fond des grottes, et là, tout enveloppé de fourrures, il