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le voyons transformé en une sorte de dilettantisme sentimental et mélancolique. Les Chinois ont une expression charmante pour désigner les amitiés indissolubles et parfaites; ils les appellent « amitiés par les sons» ou amitiés musicales, soit qu’ils veuillent exprimer ainsi l’accord parfait de l’union des vrais amis, soit qu’avec leur subtilité sagace ils aient reconnu que la musique était le meilleur moyen d’éprouver si les âmes sont de même nature et sont capables de rendre les mêmes vibrations. Cette expression rend à merveille la nature du sentiment de l’amitié tel que nous le trouvons chez ces poètes. Cette amitié ressemble en effet à une musique plaintive et produit la même sensation de volupté douloureuse que produisent sur les nerfs les sons de l’harmonica.

Quant à l’amour, il n’a pas de place dans leurs vers; c’est une passion trop pleine de flamme et de vie, de substance trop épaisse, de caractère trop turbulent pour plaire à ces raffinés débiles. D’ordinaire les femmes ne figurent dans ces poésies que comme ornement, et en quelque sorte pour la décoration du paysage; deux ou trois fois cependant elles y figurent à titre de personnages, et cela à leur très grand honneur et de manière à nous donner la meilleure idée de la vertu des dames chinoises. Nous avons entendu les plaintes de la jeune femme qui pleure dans la solitude la déchéance de sa famille : Li-taï-pe, dans sa belle Chanson des Têtes blanches, nous a conservé les lamentations d’une épouse abandonnée de son mari. La pièce est trop longue malheureusement pour être citée, mais voici comme compensation la réponse d’une dame chinoise aux sollicitations pressantes d’un adorateur. Le sentiment en est noble, digne, simple, et ferait honneur, ce semble, à toute honnête femme de nos sociétés européennes.


UNE FEMME FIDÈLE A SES DEVOIRS (Tchang-tsi).

« Seigneur, vous savez que j’appartiens à un époux; — cependant vous m’avez offert deux perles brillantes, — Mon cœur s’est ému, mon esprit s’est troublé, — et ces perles, un moment je les ai fixées sur ma robe de soie rouge. — Ma famille est de celles dont les hauts pavillons se dressent à côté du parc impérial, — et mon époux tient la lance dorée dans le palais de Ming-kouang. — Je ne doute point que les sentimens de votre seigneurie ne soient purs et élevés comme le soleil et la lune; — moi, je reste fidèle à celui avec qui j’ai juré de vivre et de mourir. — Je rends à votre seigneurie les perles brillantes, mais deux larmes sont suspendues à mes yeux. — Que ne vous ai-je connu au temps où j’étais libre encore! »


En lisant ces poèmes, on comprend à merveille le succès que le bouddhisme a obtenu en Chine et la facilité avec laquelle il s’y est établi. Jamais terrain n’a été mieux préparé pour cette religion de