Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 45.djvu/990

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logne, aussi bien la Lithuanie et les provinces incorporées à l’empire russe que le royaume de 1815, présente le spectacle à la fois le plus lamentable et le plus extraordinaire qu’on ait jamais vu dans le monde moderne. L’armée russe et le gouvernement officiel sont superposés à un pays qui leur échappe moralement par tous les bouts. Au-dessous de ce gouvernement officiel et de cette armée, la résistance insurrectionnelle est constituée en une organisation occulte qu’on pourrait dire effrayante par son étendue et sa puissance. Qu’on se figure un peuple transformé tout à coup en une société secrète ; telle est la Pologne conduite par ce comité invisible qui a pris le titre de gouvernement national polonais. Nous n’exagérons rien. Le gouvernement national fonctionne comme un gouvernement et est obéi à ce titre avec une docilité incroyable. Il n’y a pas de légende de Sainte-Wehme, il n’y a pas de révélations de société secrète italienne, qui puissent donner une idée de l’action exercée par ce pouvoir mystérieux et du cercle immense où il s’étend. On dirait que la poste et le télégraphe sont dans ses mains, car ses lettres sont ponctuellement remises, et ses ordres sont connus parfois à Cracovie peu d’heures après avoir été publiés à Varsovie. Il ne possède pas moins de six journaux imprimés clandestinement, mais distribués presque publiquement. Ses proclamations sont affichées pendant la nuit ; la police ordinaire n’ose y toucher : ce sont les soldats qui les arrachent. Il délivre des passeports ; des Russes ont été obligés de s’en munir pour pouvoir circuler sur les chemins de fer. Les Polonais qui désirent quitter leurs terres, surtout ceux qui se rendent à l’étranger, ont besoin de passeports du gouvernement national. Ce gouvernement a non-seulement dans les districts des comités qui sont en correspondance avec lui et qui exécutent ses ordres ; il a en outre ses fonctionnaires civils et militaires, sa police, ses gendarmes et ses agens secrets. La preuve la plus curieuse et la plus effective de sa puissance, c’est la perception de l’impôt. Il alimente les finances nationales avec une taxe de 10 pour 100 des revenus. Or, tandis que le gouvernement russe est hors d’état de percevoir l’impôt, et que ses menaces ne peuvent l’extorquer du contribuable, le gouvernement polonais le reçoit presque avant de l’avoir demandé : un simple avis suffit pour stimuler le retardataire. Si le contribuable n’a pas donné de son revenu une estimation suffisante, il reçoit aussitôt la visite d’un agent secret chargé de redresser l’erreur et de faire restituer la somme due au trésor national. Le gouvernement national a pour la Pologne entière des directeurs des départemens des finances, de la guerre et de l’intendance militaire, et pour Varsovie et quelques autres villes des gouverneurs-généraux et des préfets de police. En réalité, le gouvernement civil de la Pologne a passé des mains des Russes à celles d’un pouvoir national invisible. C’est ce même pouvoir qui dirige les expéditions de guérillas qui depuis plusieurs mois occupent, déconcertent et usent l’armée russe. Les Russes, placés ainsi au-dessus