Page:Revue des Deux Mondes - 1863 - tome 46.djvu/623

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Yokohama, on rencontre le cimetière étranger, au pied des collines, dans un petit vallon paisible et triste. La plupart de ceux qui y reposent, loin de leur patrie, loin de leurs amis, sont morts jeunes, à vingt ans, vingt-deux ans, vingt-six ans. On n’y voit aucune tombe de femme et d’enfant, et on n’y a encore enterré qu’un vieillard, l’infortuné capitaine Decker, qui fut massacré dans les rues de Yokohama. Autour de lui, on a placé les autres Européens qui ont succombé à une mort violente. Le nombre en est grand, excessif même, quand on le rapproche du chiffre total des inhumations. Il y a d’abord la tombe des deux officiers russes assassinés en plein jour pendant qu’ils se promenaient dans la grande rue de Yokohama. Le monument funéraire qui a été élevé en leur mémoire est le plus bel ornement du cimetière, et a coûté une forte somme d’argent que le gouvernement japonais a été obligé de payer. Puis vient la tombe modeste d’un domestique du consul français, poignardé à l’entrée de la nuit devant la maison d’un négociant anglais. Une large pierre recouvre les dépouilles réunies des capitaines Voss et Decker, « hachés en morceaux dans la grande rue de Yokohama. » Une autre pierre indique la place où reposent les deux marins anglais qui furent traîtreusement attaqués pendant qu’ils veillaient à la sûreté de la légation britannique de Yédo. Un fanatique qui se tua aussitôt après avoir consommé son crime les mit à mort au seuil de la chambre du colonel Neal, chargé d’affaires de la Grande-Bretagne. La dernière victime de la haine que le parti patriotique a vouée aux étrangers est M. Lenox Richardson. Sa mort a enfin éveillé la sollicitude du gouvernement anglais, et menace d’attirer une vengeance éclatante sur la tête des meurtriers et sur le parti auquel ils appartiennent. Après avoir visité ce cimetière, où est écrite en lettres de sang la courte et funèbre histoire de nos relations avec le Japon, on ne s’étonne plus de l’usage généralement adopté par les étrangers de porter sans cesse un revolver. Dans la journée même, on n’aime pas à s’éloigner du quartier européen sans être muni d’une arme défensive, et le soir on ne sort presque jamais que le revolver à la main. J’ai vu un temps où l’on ne quittait pas ses armes, même à table, et beaucoup de personnes ne se couchent pas encore à présent sans avoir pris la précaution de glisser un pistolet sous leur oreiller. Ce trait caractéristique de nos rapports avec les indigènes s’explique par la révolution profonde que notre installation a causée dans la politique japonaise. Un parti puissant, riche, nombreux, le parti patriotique, s’est déclaré l’ennemi des étrangers, et, pour se débarrasser d’eux, il a recours aux moyens les plus violens. Les étrangers ne sont pas les seuls qui souffrent de cet état de choses. De tous côtés on entend parler